• Serge Bléhoua

Alexandria Ocasio-Cortez sur la pandémie et le progressisme

Mis à jour : mai 6

Alexandria Ocasio-Cortez, représentante de la Ville New York à la Chambre des Représentants, et figure star de l'aile gauche du parti démocrate donne une interview exceptionnelle à Michael Barbaro, journaliste politique du New York Times pour le podcast the Daily, dont l'audience est de 2 millions d'auditeurs quotidiens.

Au milieu de la crise du coronavirus, la députée estime que la mise en oeuvre de politiques progressistes est rendu encore plus nécessaire en cette période de péril existentiel et de vie ou de mort. Elle affirme avoir espoir que les élections présidentielles de novembre qui opposeront Joe Biden et Donald Trump ne se résumeront pas au choix du moindre mal et d'atténuation des risques pour les communautés les plus fragiles du corps social étatsunien.



Lexy Swall-NYT


Il y a huit semaines, l’information dominante dans le pays était celle d’une espérance de vie politique. L'ancien vice-président Joe Biden luttait pour survivre dans un champ de candidats démocrates surpeuplé et chaotique. Ses défaites dans les premiers États des primaires ont soulevé une question plus large : Quelle ligne, centriste ou progressiste allait définir le futur parti démocrate.


Aujourd’hui, le monde a changé, transformant les enjeux de l'élection présidentielle tout en transformant la crise d'identité du parti en une "question de vie ou de mort", selon la représentante Alexandria Ocasio-Cortez de New York.


Avec son mentor et inspirateur idéologique, Bernie Sanders, hors de la à la présidence, Mme Ocasio-Cortez se demande comment plaider en faveur de politiques progressistes dans un climat politique tendu et incertain. Le processus d'unification des partis l'obligera très probablement à faire des compromis et à s'entretenir avec M. Biden, le candidat démocrate présumé, qu'elle n'a pas encore rencontré ni pleinement approuvé.


Entre-temps, son district est devenu « l'épicentre de l'épicentre » de la pandémie à New York, beaucoup de ses électeurs étant obligés de travailler hors de chez eux pendant la crise pour livrer des colis, approvisionner les rayons des épiceries et soigner les patients dans les hôpitaux.


Aujourd'hui, nous parlons avec Mme Ocasio-Cortez de l'impact disproportionné de la pandémie sur les communautés appauvries, des personnalités politiques et de l'avenir du progressisme.


Voici trois moments clés de notre entretien avec la députée


"Beaucoup d'entre eux ont l'impression d'être envoyés à l'abattoir."


Alors que certains, comme Madonna, ont qualifié la pandémie de "grand égalisateur", les enquêtes journalistiques de ces dernières semaines ont mis au grand jour la façon dont le coronavirus aggrave les inégalités sociales existantes.


Le risque d'infection d'une personne ainsi que la qualité de son traitement ultérieur, dépendent de réalités nationales, raciales et socio-économiques antérieures à la propagation du virus. Le taux de mortalité disproportionné des Américains noirs et hispaniques, le manque d'équipements de protection dans les pays en développement et l'accès privilégié des VIP à des tests rares et introuvables ont mis en lumière ces clivages.


Chez elle, dans le Queens, Mme Ocasio-Cortez déclare : "La pandémie ne se déroule pas dans le vide. Elle se produit dans un contexte social et économique". Dans une ville ravagée par le virus, peu d'endroits ont été touchés aussi durement que son district, où une zone de sept miles carrés constellée d'enclaves d'immigrants densément peuplées, a enregistré plus de 7 000 cas dans les premières semaines de l'épidémie.


Elle ajoute que si ses constituants sont fiers de leur travail, beaucoup déplorent le manque de soutien du gouvernement. "Beaucoup d'entre eux ont l'impression d'être envoyés à l'abattoir parce qu'on leur demande de faire un travail sans les protections adéquates", précise-t-elle. Ils disent : "Vous nous envoyez à la guerre sans armes".


Bernie Sanders était un candidat "imparfait »


Après que M. Biden ait pris de l'avance dans le décompte des délégués nationaux, beaucoup d’autopsies sans recul ont disséqué la campagne difficile de M. Sanders. Avec un peu plus de distance, Mme Ocasio-Cortez a quelques idées sur ce qui a mal tourné.


"Le sénateur Sanders s'est très bien comporté avec l’électorat latino. Vous savez, je pense que sa campagne a fait un très gros effort pour nous comprendre", a-t-elle déclaré. Pourtant, ce pari stratégique ne s'est pas traduit par un soutien intersectionnel.


"Je pense que, clairement, il n'y a pas eu assez de travail de sensibilisation envers l'électorat noir - les électeurs noirs du Sud en particulier", a-t-elle dit, notant que "de toute évidence, la Caroline du Sud a été un énorme point de bascule" pour M. Biden.


Si Mme Ocasio-Cortez ne pense pas que le mouvement progressiste repose sur un seul candidat (elle souligne que la défaite de M. Sanders en 2016 a renforcé son aile du parti, envoyant une nouvelle vague de députées au Capitole), elle estime qu’une campagne est intrinsèquement liée à la personnalité.


Dans ce contexte, Mme Ocasio-Cortez estime que M. Sanders était "imparfait en ce sens qu'il n'a pas obtenu l'investiture", a-t-elle déclaré. "Nous sommes tous imparfaits. Il n'existe pas de candidat parfait. Joe Biden est imparfait. Je suis imparfait. Bernie Sanders a des défauts".


Sur la victoire à la Maison Blanche


Même avant la pandémie, les politiques progressistes telles que l’assurance santé élargie, les mesures énergiques contre le changement climatique et l'annulation de la dette étudiante étaient très prisées par les électeurs démocrates, obtenant un soutien majoritaire dans certains États alors même que des candidats plus modérés remportaient la plupart des délégués.


Aujourd'hui, alors que M. Biden envisage des ouvertures politiques pour unir le parti, Mme Ocasio-Cortez espère que le soutien à l'assurance maladie pour tous et à l'introduction de filets de sécurité sociale plus solides continuera à augmenter - et que, ce faisant, d'autres points de l'agenda progressiste seront intégrés.


« Il ne s'agit pas seulement des bons points aux progressistes », a-t-elle déclaré, ajoutant « qu'il s'agit d'avoir une planète vivable dans 10 ans ou dans 20 an. Il s'agit de faire en sorte que les bébés ne soient plus mis en cage. Il s’agit de s'assurer que nous mettons fin au fléau des incarcérations massives".


Mme Ocasio-Cortez craint que ces questions ne passent à la trappe lorsque que M. Biden fera campagne dans des circonscriptions de "banlieues aisées", essentielles pour la conquête de la présidence. Bien qu'elle ait déclaré que son équipe et celles de M. Biden sont désormais en contact après qu'elle ait révélé n'avoir jamais parlé à l'ancien vice-président, elle ne lui a part encore accordé son plein soutien.


"Est-ce le scrutin de novembre que je voulais ? Non", a-t-elle déclaré. "Mais je sais qu'il y a une différence car avec un bulletin nos communautés ont au moins une chance de se battre tandis qu’avec l’autre elles n'en ont aucune".


En fin de compte, elle estime qu'il y a place pour un compromis - et que l'élection peut aller au-delà de la "réduction des risques" pour offrir de l'espoir. "Cette pandémie vient de nous exposer", a-t-elle déclaré. Les gens me disent : "Je ne peux pas croire que je n'ai pas vu ça avant". Je n'arrive pas à croire que je n'avais pas vu ça avant. Je suis juste reconnaissante que les gens le voient maintenant".






Transcript et traduction complète de l’interview


Michael Barbaro : Merci beaucoup d'avoir pris le temps de nous parler. Vous êtes chez vous?


Alexandria Ocasio-Cortez : Oui, je le suis. Je suis à la maison en ce moment.


Michael Barbaro : Eh bien, pour ceux qui, Madame la Députée, vous connaissent principalement en tant que figure nationale et peut-être moins par le district que vous représentez à New York, je me demande si vous pouvez commencer par décrire ce moment votre district, qui sont vos électeurs et comment cette pandémie les affecte.


Alexandria Ocasio-Cortez : J'apprécie cette question, car le fait de savoir qui sont mes constituants influence largement ma politique et ce que nous préconisons en termes d'agenda national. Ma communauté est en grande majorité ouvrière. Elle est à moitié immigrée et compte environ 75 % de personnes de couleur. Nous sommes l'une des communautés les plus diverses du monde, et pas seulement des États-Unis. Rien qu'à Jackson Heights, on parle plus de 200 langues.


Michael Barbaro : Et quel est l'impact de la pandémie sur les électeurs de votre district ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Sur les dix codes postaux des États-Unis comptant le plus de victimes du COVID, les cinq se trouvent dans mon district dont les trois premiers. À New York, environ 65 % de tous les travailleurs de première ligne sont des gens de couleur, donc les gens qui approvisionnent nos épiceries, les gens qui font office d'aides-soignants à domicile, qui rendent visite à nos parents âgés et aux handicapés, les gens qui, vous savez, travaillent dans nos hôpitaux, ce sont eux qui sont touchés de manière disproportionnée.


Michael Barbaro : Voulez-vous dire que la raison pour laquelle ils tombent si malades - vos électeurs - est qu'on leur demande de façon disproportionnée d'aller travailler au milieu de tout cela ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Oh, absolument. Parce que cette pandémie ne se déroule pas dans le vide. Elle se produit dans un contexte social et économique. Et, vous savez, il y a des gens qui disent, OK, nous allons faire la transition vers le travail à domicile. Mais le travail à domicile est un énorme privilège qui se distribue en fonction des classes sociales. Et les personnes qui doivent se sacrifier, ce sont les travailleurs de première ligne, et ces travailleurs de première ligne sont souvent sous-payés. Ils ont des emplois à l'heure. Ils n'ont pas d'assurance maladie, ou s'ils en ont une, ils sont sous-assurés. Bénéficier d’une assurance maladie souvent ne suffit pas. Et ce qu'ils me disent, c'est qu'ils sont très fiers du travail qu'ils font. Ils sont très fiers du rôle qu'ils jouent, parce que ce sont des travailleurs essentiels. Mais ils ne se sentent pas soutenus. Beaucoup d'entre eux ont l'impression d'être envoyés à l'abattoir parce qu'on leur demande de faire un travail sans les protections adéquates. Ils disent qu’on les envoie à la guerre sans armes. Je faisais la queue devant une pharmacie il y a quelques jours, et il y avait cette femme derrière moi, et elle avait, je crois, un problème de rein. Elle avait besoin de prendre ses médicaments et d'aller aux toilettes. Elle était dans l’espace public et tout est fermé autour d’elles, et la file d'attente était si longue que les employés de la pharmacie ne voulaient pas la laisser entrer parce qu'il y avait tant d'autres personnes qui avaient besoin d’attentions qu’on ne pouvait même pas la prioriser pour qu’elle coupe la file. C’est le monde dans lequel nous vivons maintenant. Et pendant ce temps là les raids de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement ndlr) continuent, avec ses agents qui continuent de frapper aux portes des gens, tandis que d'autres personnes frappent à leur tour à des portes pour livrer des marchandises provenant des entrepôts alimentaires.


Michael Barbaro : À quel coup de porte répondez-vous ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Vous savez, l'ICE ne se présente pas toujours aussi clairement qu'elle le devrait. Parfois ces officiers sont en civil. Et, vous savez, quand un étranger frappe à votre porte- j’ai fait aussi les livraisons moi-même et je frappais à la porte des gens- les gens avaient extrêmement peur de qui j'étais. Et aujourd’hui tout le monde porte un masque facial. Il y a un degré d'incertitude extraordinaire. Et malgré cela ce sont nos gens qui livrent la nourriture, des gens qui n'ont pas de soins de santé, qui n'ont pas accès aux tests et qui sont extrêmement vulnérables.


Michael Barbaro : Donc, étant donné tout ce que vous venez de décrire, je voudrais parler de votre réponse au projet de loi de relance très important du gouvernement, un projet de loi conçu pour apporter une aide aux travailleurs en difficulté en particulier, en ce moment et donc, un projet de loi, j'imagine, profiterait à un bon nombre de vos électeurs, peut-être plus que dans la plupart des districts. Vous avez qualifié ce projet de loi de honteux lors de sa présentation à la Chambre des Représentants. Et je crois savoir que vous avez refusé de le soutenir. Aidez-moi à comprendre cela.


Alexandria Ocasio-Cortez : Parce que ce projet de loi n'a pas été conçu pour aider les travailleurs et les familles ordinaires. Il a été conçu pour mettre en place l'un des plus grands plans de sauvetage et de dons aux entreprises de l'histoire américaine moderne. Et il a utilisé le désespoir des familles de travailleurs pour y parvenir. Quant à mon district il est composé pour moitié d’immigrés. Ces chèques de relance ne vont même pas aux familles à statut mixte avec un des parents sans papier mais qui paie malgré tout des impôts.


Michael Barbaro : Laissez-moi m'assurer que je vous comprends. On dirait que votre plus gros problème avec le projet de loi est qu'il ne couvre pas les familles sans papiers, qui sont nombreuses dans votre district. C'est bien cela ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Eh bien, je pense que mon plus gros problème avec le projet de loi ce sont les centaines de milliards de dollars de cadeaux à Wall Street. Il est difficile de classer les questions liées à ce projet de loi par ordre de priorité. Et, au fait, vous savez, je ne blâme pas ceux qui ont voté en faveur de ce projet de loi, parce que comme je l'ai dit à la Chambre de Représentants, ce que Trump et Mitch McConnell ont essentiellement fait, c'est mettre tout le monde devant une décision impossible. Soutenez-vous l'un des plus grands plans de sauvetage d'entreprises de l'histoire américaine afin d'apporter une aide cruciale, mais limitée, aux familles dans le besoin ?


Michael Barbaro : Mais vous ne dites pas que - pour prendre une des mesures - ces 600 dollars par semaine d'allocations de chômage améliorées, vous ne dites pas que cela n'a pas été conçu pour protéger les familles américaines, n'est-ce pas ? Mais on dirait que vous êtes en désaccord avec d'autres éléments du projet de loi qui protègent également les grandes entreprises. Pour que l'économie américaine se remette de cette situation, ces sociétés n'ont-elles pas aussi besoin de l'aide du gouvernement pour survivre et employer des gens ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Donc oui et non, dans la mesure où ces grandes entreprises multimilliardaires n'ont pas besoin de ce type d'aide pour survivre. Elles n'en ont tout simplement pas besoin. Et c'est toujours un capitalisme sauvage - comme l'a dit Martin Luther King - pour les pauvres, et un socialisme sans entrave pour les riches, car si vous êtes une personne ordinaire et que vous êtes sur le point d'être expulsée, on ne vous propose qu’un haussement d’épaules en vous souhaitant meilleure chance pour la prochaine fois.


Michael Barbaro : Mais les 600 dollars par semaine pour les Américains sans emploi, les rapports indiquent que pour beaucoup de gens - en particulier pour beaucoup d'Américains de la classe ouvrière - c'était, en fait, une forme d'augmentation - une augmentation modeste. Il semblerait donc que ce soit quelque chose qui serait tout à fait dans votre intérêt.


Alexandria Ocasio-Cortez : Pour être clair, je ne critique pas l'extension des allocations de chômage. En fait, je pense que c'est probablement l'aspect le plus - ou l'un des plus - rédempteur du projet de loi. En fin de compte, ce dont je parle, c'est que cette administration a pris cette mesure en otage afin de pouvoir dégager 4 000 milliards de dollars pour Wall Street. Et je comprends l'argument selon lequel ces sociétés ont besoin d’une aide pour survivre. Je pense que les vraies entreprises en ont besoin, mais nous ne devrions pas subventionner la valeur des actions de ces entreprises.


Michael Barbaro : Vous étiez un peu une voix solitaire s'opposant au projet de loi de relance. Et je pense que cela correspond à ce dont je veux parler ensuite, c'est-à-dire l'état du mouvement progressiste aux États-Unis. Il y a quelques semaines à peine, le candidat démocrate socialiste, probablement le plus progressiste à s'être jamais présenté aux élections présidentielles, un candidat qui, selon vous, a inspiré votre propre campagne politique en 2018, allait être le candidat démocrate, je parle de Bernie Sanders. Et la semaine dernière, il a officiellement abandonné la course. Cette semaine, il a soutenu Joe Biden. Pouvez-vous me dire ce que vous ressentez en ce moment, alors que, d'après tout ce que vous dites, les idées et les politiques progressistes n'ont jamais été aussi nécessaires ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Je me sens très mitigé à propos de ce moment. D'une part, j'ai l'impression que nous sommes en train de gagner la bataille des idées. Sondage après sondage, nous avons un soutien presque étonnant pour des politiques progressistes en faveur d'un système de santé pour tous, d'un salaire décent, de collèges et d'universités publics sans frais de scolarité. Il ne s'agit donc pas d'un rejet de du programme. Je pense que ce que nous voyons actuellement n'est qu'un mouvement progressiste en pleine émergence après son explosion il y a quatre ans. Bernie Sanders a vraiment déclenché cela. Je me souviens qu'en 2016, j'étais serveuse, et c'était littéralement la première fois de ma vie que j'entendais un candidat politique se présentant à la présidence qui exposait ma réalité matérielle, et qui disait aux gens de ce pays qu'être sous-assuré était la norme des travailleurs, et que c’était inacceptable. Exiger un salaire de 15 dollars de l'heure en 2016 était insensé, totalement insensé. L’année dernière cette mesure a été adoptée par le Congrès. Maintenant, nous exigeons 20 dollars, parce que d'ici à ce que nous obtenions ce résultat, l'inflation va nous tuer de toute façon. J’ai un sentiment mitigé, car j'ai l'impression que nous gagnons vraiment en termes de mouvement, mais sur le plan électoral, il y a des défis énormes. Gagner sur des questions n'est pas la même chose, évidemment, que de gagner une élection.


Michael Barbaro : Mais comment expliquez-vous une adhésion aux politiques progressistes et l’échec de la campagne de Sanders ?


Alexandria Ocasio-Cortez : D'abord, je pense que parfois l'erreur que font certaines personnes à propos du progressisme, c'est qu'elles pensent que les électeurs ont une checking list, et vote pour le candidat qui correspond à leurs intérêts et à ce qu'ils soutiennent. Or beaucoup d'électeurs ne font pas cela. Certains le sont certainement. Mais d’autres non.


Michael Barbaro : Mais encore ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Je pense clairement qu'il n'y a pas eu assez de travail de sensibilisation dans les électorats noirs - les électeurs noirs du Sud en particulier. Le sénateur Sanders a réussi à obtenir de segment de l’électorat noir. Les jeunes Noirs l'ont certainement soutenu. Mais évidemment, la Caroline du Sud a été un énorme point de bascule pour la campagne du sénateur.


Michael Barbaro : C'est vrai.


Alexandria Ocasio-Cortez : Il y a eu, bien sûr, cette consolidation qui a été très spectaculaire derrière Joe Biden le week-end précédent le vote en Caroline du Sud, ce qui a certainement beaucoup joué. Mais Joe Biden était depuis longtemps en position favorable en Caroline du Sud. Il y entretient des relations fortes avec la communauté, et c'est donc un élément important qui ne doit pas passer inaperçu.


Michael Barbaro : Vous pensez que la campagne aurait dû faire un meilleur travail auprès des électeurs noirs du Sud, en leur faisant valoir les points du programme en leur faveur ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Exact, et aussi mieux appréhender le facteur relationnel. Vous savez, le sénateur Sanders a très bien réussi avec les électeurs latinos. Sa campagne a fait un très gros effort pour nous comprendre. Joe Biden n'a pas eu de bons résultats avec les électeurs latinos pendant les primaires. Mais les électeurs latinos et les électeurs noirs jouent des rôles très différents. Ce sont deux communautés différentes dont les intérêts sont alignés, mais, vous savez, je pense qu'il faut faire cet effort de sensibilisation auprès de toutes les communautés.


Michael Barbaro : On dirait que vous dites que si Sanders avait accompli avec les électeurs noirs ce qu'il a réussi avec les électeurs latinos, l’histoire serait autre.


Alexandria Ocasio-Cortez : Oh, c'est sûr. Je pense que oui.


Michael Barbaro : Parlons donc du candidat démocrate présumé, que vous n'avez pas soutenu , Joe Biden. Au début de cette semaine, vous avez affirmé à mon collègue Astead Herndon que vous n'aviez pas parlé à Joe Biden, ce qui, je dois l'avouer, était une surprise, et qu'il ne vous avait pas non plus encore contacté. Cela a-t-il changé ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Certaines personnes de son équipe nous ont contactés, donc nos équipes sont en contact.


Michael Barbaro : Mm-hmm. Mais vous ne lui avez pas encore parlé ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Non, je ne l'ai pas fait.


Michael Barbaro : On s'est demandé dans quelle mesure Joe Biden allait reprendre les politiques progressistes que représentait la candidature de Bernie Sanders. Le fait que vous n'ayez jamais parlé à Biden, et que vous - en tant que l'un des principaux membres du mouvement progressiste - ne soyez pas l'un des premiers à qui il s'est adressé lorsque Sanders a abandonné, corrigez-moi si je me trompe, ne semble pas de très bon augure pour le mouvement progressiste lorsqu'il s'agit de savoir dans quelle mesure Joe Biden l’intégrera. Voyez-vous les choses ainsi ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Eh bien, je veux dire, je pense que ce qui est important, c'est cela - et ce que je veux préciser, c'est que je voterai pour Joe Biden en novembre. Je le soutiendrai lors des élections générales. Je pense qu'il est vraiment clair que nous comprenons les enjeux de novembre, et que nous comprenons à quel point ils sont importants. Certaines personnes, surtout celles que j'ai vues dans différents camps, me regardent et me disent : "Oh, eh bien, qui êtes-vous ? Vous n'êtes qu'une députée de première année. Pourquoi, pourquoi est-ce si important ? » Et ce que je veux préciser, c'est que ce n'est pas une question d'ego. Je ne fais pas ça pour faire un coup de pub ou quoi que ce soit d'autre. Je pense qu'il est très important de s'assurer que notre candidat a des projets et parle aux jeunes, aux électeurs latinos, et aux électeurs de la classe ouvrière. Et je n'insiste pas seulement pour marquer un point, mais parce que je pense que c'est ce que nous devons faire pour faire voterles jeunes et les électeurs latinos. Il ne s'agit pas seulement de passer de la pommade aux progressistes. Il s'agit de faire en sorte que nous ayons une putain de planète où vivre dans 10 ou 20 ans. Il s'agit de faire en sorte que les bébés ne soient plus mis en cage. Il s'agit de s'assurer que nous mettons fin au fléau des incarcérations massives. Ce que je trouve parfois difficile, lorsqu'il s'agit de ce chevauchement entre les politiques progressistes et l'électoralisme, c'est que parfois, les communautés les plus importantes pour gagner une élection ne sont pas celles pour lesquelles les politiques progressistes sont les plus importantes. Vous savez, je parle de l'accent mis sur les électeurs des banlieues aisées lorsqu'il s'agit de gagner des élections.


Michael Barbaro : Oui.


Alexandria Ocasio-Cortez : Et c'est très bien. Je comprends qu'ils sont importants pour gagner l'élection. C'est aussi une catégorie qui est immunisée contre les conséquences mortifères des politiques d'une administration de type "Trump", et pour qui la différence entre une politique progressiste et une autre est moins essentielle. Vous savez, ces mêmes électeurs blancs, aisés et de banlieue sont ceux qui n'ont pas à se soucier de leurs bébés en cage, mais ils peuvent trouver cela non civilisé. Mais la tension fondamentale c’est qu'ils sont nécessaires pour gagner une élection.


Michael Barbaro : C'est vrai.


Alexandria Ocasio-Cortez : En même temps, vous savez, les personnes qui ont tendance à être les plus touchées par les incarcérations massives, par l'inégalité d'accès aux soins de santé, sont parfois les électorats qui sont considérés comme acquis. Et c'est là que réside le problème. C'est comme si les campagnes électorales étaient de la poésie et la gouvernance de la prose. Parfois, la poésie - les personnes pour lesquelles vous chantez - et les personnes dont vous avez besoin pour gagner une élection sont celles qui peuvent être repoussées par la politique intersectionnelle en parlant de l'ICE et d'autres choses du même genre. Et c'est une contradiction avec laquelle nous allons devoir vivre et que nous allons devoir essayer de résoudre.


Michael Barbaro : Aidez-moi à comprendre exactement ce que vous préconisez. On dirait que vous reconnaissez le défi pour quelqu'un comme Joe Biden, dont le but de gagner les modérés et de remporter l'élection générale, d’adopter des politiques progressistes peut en fait décourager des électeurs cruciaux - pensez aux électeurs qui ont un pouvoir d'influence dans le Wisconsin et le Michigan et dans le Midwest. Alors, voulez-vous ou non qu'il adopte ces politiques en ce moment, sachant que pour les électeurs des banlieues que vous venez de mentionner cela pourrait être la cause d’un basculement majeur, et lui coûter l'élection générale ?

Alexandria Ocasio-Cortez : Eh bien, encore une fois, je pense qu'une chose que nous pouvons souligner, ce sont les données que nous voyons et les sondages que nous voyons qui montrent que les politiques progressistes sont populaires. Et je pense que c'est à ce moment-là qu’on voit émerger la question de la classe et de la race Les "questions de classe" comme l'assurance maladie pour tous, les collèges et universités publics sans frais de scolarité et le salaire minimum vital ou le Green New Deal, sont populaires dans cette catégorie d’électeurs. Je pense que d'autres questions sont impopulaires auprès de ce type d'électeurs, comme la remise en cause de la structure même de l'ICE et la fin des incarcérations de masse. Je pense que l'une des choses qui est convaincant à propos de Joe Biden pour beaucoup de ces électeurs, c'est qu’il représente un retour à la normale. Je pense, et c'est une réalité inconfortable en politique, que beaucoup de gens votent plus en fonction d'une sorte de vibration qu'ils reçoivent d'un candidat, que de son programme politique. La forme d’un candidat est pour certains électeurs plus important que le fond. Et je pense que dans la forme Joe Biden représente un retour symbolique à la période précédant le Trump, qui est très attrayant pour les électeurs aisés des banlieues.


Michael Barbaro : Souhaitez vous que Biden choisisse rudemment les politiques progressives qui vont intégrer sa plateforme pour permettre « ce retour à la normale. » Vous semblez plus pragmatique et ouvert au compromis que par le passé…


Alexandria Ocasio-Cortez : Je trouve toujours ces conversations sur le compromis et le pragmatisme très étranges, parce que les gens de couleur, de la classe ouvrière, ont souvent été les plus pragmatiques dans ce pays parce que nous devons prendre des décisions basées sur la survie. Est-ce que c'était le rapprochement que je voulais ? Est-ce que c'était le scrutin de novembre que je voulais ? Non, mais je sais qu'il y a une différence entre nos communautés qui ont au moins une chance de se battre, et celles qui n'en ont aucune. Nos communautés doivent souvent prendre des décisions basée sur une réduction des risques, plutôt qu’une optimisation des bénéfices.


Michael Barbaro : Le match Joe Biden et Donald Trump est donc pour vous un concours de réduction des risques. Ce n'est pas le concours idéal.


Alexandria Ocasio-Cortez : Tout dépend de ce qui se passe en termes de politiques qui sont adoptées. Et c'est pourquoi je pousse si fort en ce moment. Parce que vous ne voulez pas avoir une élection de réduction des risques. Ce n'est pas bon pour les démocrates. Mais la différence entre une élection de réduction des risques et une autre, une élection d'espoir, c'est la politique, et un plan pour l'avenir des gens. Et cela reste à faire.


Michael Barbaro: Cette pandémie pourrait elle avoir un impact un impact politique à l'approche du mois de novembre ? Les répercussions sont énormes, et je me demande si d'ici là - ce qui représente un nombre significatif de mois - la fragilité de notre tissu social deviendra encore plus évidente pour les gens, et les Américains pourraient désirer certaines des politiques pour lesquelles vous vous battez et dont un candidat modéré comme Joe Biden qui parle de retour à la normale pourrait normalement se méfier.


Alexandria Ocasio-Cortez: On le voit déjà. Le soutien national au programme "Medicare for All" a augmenté depuis le début de cette pandémie. Le gouvernement à son meilleur est un instrument au service du public, et le moyen pour le public de prendre soin de lui-même. Et cette pandémie vient de nous exposer à la fragilité de notre système. Je le savais déjà. Mais maintenant j’entends des gens me dirent : je ne peux pas croire que je n'ai pas vu cela avant, je n'arrive pas à croire que je n'ai pas vu cela avant. Et je suis juste heureuse que les gens le voient maintenant.


Michael Barbaro: Alors, pensez-vous que ce moment représente une opportunité pour le progressisme ?


Alexandria Ocasio-Cortez: Oui.


Michael Barbaro: Je sais qu'il est bizarre de penser à une tragédie comme à une opportunité, mais cette opportunité peut elle être saisi sans une figure comme Sanders au sommet ?


Alexandria Ocasio-Cortez : Je pense - en tant qu'activiste- et non en tant que membre du Congrès - que le mouvement progressiste a ceci de particulier que la partie électorale n'en est qu'une partie.. Le mouvement progressiste a survécu à la défaite de 2016, et Bernie ne s'est pas présenté pendant quelques années. Le mouvement s'est au contraire renforcé. Il a élu plusieurs membres au Congrès. Et donc, je pense qu'il s'est amélioré. En matière électorale on doit s’attendre au meilleur et au pire avec un candidat. Nous ne votons pas seulement sur la base de ces chiffres amorphes qui n'ont pas d'identité. Nous votons aussi sur des personnes et des personnalités.


Michael Barbaro : Êtes-vous en train de dire que Sanders était, en fin de compte, un mauvais candidat ?


Alexandria Ocasio-Cortez: En fin de compte, il s'agit simplement constater la réalité. Et la réalité, c'est que nous n'avons pas gagné. Donc je suppose qu'il y a eu un problème dans le sens où il n'a pas obtenu la nomination. Mais vous avez chaque être humain est imparfait. Nous sommes tous imparfaits. Il n'existe pas de candidat parfait. Joe Biden est imparfait. Je suis imparfaite. Bernie Sanders a des défauts. C'est ce qui rend les romans géniaux. Il n'y aurait pas d'histoires incroyables sans personnages imparfaits.


Michael Barbaro: Dernière question. Vous n'avez pas encore parlé à Joe Biden depuis que Bernie Sanders a abandonné. Je suppose que vous avez parlé au sénateur Sanders. Pouvez-vous dire quelque chose sur cette conversation ?


Alexandria Ocasio-Cortez: Oui. Je veux dire, je pense que Bernie et moi parlons de ce qui va suivre.Nous parlons juste de ce que nous allons faire pour aider à garantir les soins de santé aux gens. Et cela prend beaucoup de formes différentes. C'est une question de législation. C'est une question d'organisation. Il s'agit de créer des coalitions, mais il ne s'agit que de ce qui va suivre.


Michael Barbaro: Vous a-t-il dit quelque chose à la suite de sa décision d'abandonner, et donc de laisser les iidées auxquelles vous croyez en jachère?


Alexandria Ocasio-Cortez: Oui, mais je m'y accroche.


Michael Barbaro: Eh bien, Madame la Députée, nous voulons vraiment vous remercier pour votre temps. Je vous souhaite, ainsi qu'à votre district, bonne chance. Nous vous adressons nos meilleurs vœux pour un rétablissement aussi rapide que possible de cette pandémie.


Alexandria Ocasio-Cortez : Bien sûr. Merci, et notre communauté vous remercie.


Source: The New York Times et le podcast The Daily

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