• Serge Bléhoua

Chambre 217 à Mulhouse - Nicolas Delesalle

28 mars 2019. Nicolas Delesalle, grand reporter à Paris Match, couvrant la guerre sanitaire dans le Grand Est, nous raconte sur sa page personnelle d’un réseau social (facebook) l’entraide assez formidable dont il est témoin et qui donne de l’espoir en ces temps de drames. Et ça fait du bien !


Ce virus nous détruit, nous ronge, nous isole. Dans la chambre 237 du seul hôtel de Mulhouse encore ouvert, je relis mes notes griffonnées, je revis les rencontres de la journée, les témoignages, la tristesse, l’abattement, les combats perdus aujourd’hui, 299 en France, 919 en Italie, les regards fatigués au-dessus des masques. « Je ne m’en remettrai jamais », a dit une soignante d’une soixantaine d’années.


Ce virus nous détruit, nous isole, les tragédies se multiplient, le confinement s’éternise et nous épuise, les malades sont plus nombreux chaque jour autour de nous, de plus en plus de femmes sont battues, les prisons craquent, certains sont rongés par la solitude, d'autres à bout de cette promiscuité imposée, désemparés face à la réalité. Plus de déni possible, même au bord de la mer, même à la campagne.

Et pourtant, depuis plus d’un mois, de Pékin à Paris, dans les laboratoires de recherche, dans les hôpitaux, les maisons de retraite, auprès des victimes et de leurs familles, dans les rédactions dématérialisées, dans la boulangerie en bas de chez moi, au Monoprix, sur les réseaux sociaux, à travers les messages qu’on s’envoie, en famille, entre amis, les plus proches, les plus lointains, avec les ex qui parfois resurgissent du passé, sur les centaines de milliers de vidéos échangées, partout où je suis allé, partout où je ne suis pas allé, j'ai vu aussi autre chose que des tragédies.

J’ai vu des gens qui s’entraident, des infirmières, des aides-soignantes et des médecins solidaires, j’ai vu l’énergie dans leurs yeux ; des enfants courageux, j’ai vu mes filles et les devoirs de leurs profs inventifs ; j’ai vu des parents transformés en bonzes, des potes entrepreneurs pugnaces impatients de relancer leur boîte, des quidams qui se démènent pour faire rire et réchauffer les âmes, des artistes qui partagent leur art sur les réseaux, des facteurs qui restent un peu plus longtemps derrière la porte pour parler auprès des vieilles personnes isolées en manque de mots, des caissières qui sourient sous leur masque malgré tout, des voisins attentifs, des volontaires de tous les âges, engagés partout où c’est possible pour aider.

Ce virus nous isole et pourtant depuis un mois, j’ai vu une tristesse commune, une peur commune, un ennui et une angoisse communs entre les murs du confinement, mais aussi une solidarité et un courage communs ; nous partageons cette crise comme on partage un grand fardeau et dans cette nuit, je ne cesse de voir des lueurs partout où le regard porte, des lucioles dans notre ciel désolé. Les flammes vacillantes de celles et ceux qui combattent ou subliment cette crise, chacun à leur façon. Et ils sont très nombreux.


Ce virus nous détruit, nous isole et pourtant, je n’ai jamais vu, lu, entendu autant d’amour et de preuves d’amour partout autour de moi que depuis l’apparition à la surface de la planète du SARS-CoV-2. Il aura fallu qu’une crotte de chauve-souris tombe sur un pangolin mangé par un Chinois pour qu’on s’aime à l’unisson et qu’on se le dise. De Wuhan à Milan, de New-York à Santiago, de Mulhouse à Bombay, de Dakar à Moscou, je crois que c’est la première fois que tous les êtres humains prennent conscience à la même seconde qu’ils sont tous les mêmes : mortels, deux bras, deux jambes, une paire de poumons parfois fragiles, et dans la tête, de l’amour à revendre, la peur pour les parents, les enfants, les amis, l’envie de se sentir utile, l’impuissance…


Toutes ensembles et au même instant, sept milliards de personnes traversent les mêmes frayeurs et attendent. C’est la première fois. Sept milliards d’humains ont peur de mourir. Sept milliards d’humains ont peur que leurs proches meurent. Sept milliards d’humains ont peur de perdre leur job. Sept milliards d'humains sont en manque de contact, sevrés de la peau des autres. En même temps. Et redécouvrent, hébétés, qu’ils appartiennent tous à la même famille. Ces grands primates sans queue, crétins, malins, créatifs, destructeurs, parfois haineux mais aussi aimants et soudain solidaires.

Nous aurons la peau de ce sale microbe tueur. Mais en attendant, nous avançons à tâtons sur le fil d’un avenir incertain et nous redécouvrons aussi que nous ramons tous sur le même bateau, la Terre, troisième bille en orbite autour d’une boule de feu posée sur le bras d’une galaxie perdue dans l’univers. Le naturel et les égoïsmes reviendront au grand galop, cela sera même les signes de la guérison planétaire, hélas, mais j’espère que lorsque cette bulle de malheur éclatera, il restera quelque chose de ce diapason inédit et universel, au moins un écho, un reflet, une trace, une irisation, une empreinte dans nos sept milliards de petits cœurs courageux et meurtris qui pour la première fois depuis toujours, auront battu au même rythme au moins une semaine, un mois, au moins un an, le temps d’un virus.


Courage à tous.

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