• Robert Vincent

Dans la ruée vers les fournitures pour le coronavirus, les pays riches repoussent les pauvres


Les pays en développement d'Amérique latine et d'Afrique ne trouvent pas suffisamment de matériel et d'équipement de test pour le coronavirus, en partie parce que les États-Unis et l'Europe se sont lancés dans une frénésie de dépense.


Par Jane Bradley,

Le 9 Avril 2020



L'inhumation de Wilma Bassuti à São Paulo, Brésil. Crédit ... Victor Moriyama pour le New York Times



Des caisses de masques arrachées aux avions-cargos sur les tarmacs des aéroports. Les pays paient le triple du prix du marché pour surenchérir sur les autres. Accusations de «piraterie moderne» contre des gouvernements qui tentent de sécuriser des fournitures médicales pour leur propre population.


Alors que les États-Unis et les pays de l'Union Européenne rivalisent pour acquérir des équipements médicaux rares pour lutter contre le coronavirus, une autre fracture inquiétante se dessine également, les pays pauvres perdant face aux plus riches dans la mêlée mondiale pour l’acquisition de masques et de matériel de test.

Des scientifiques d'Afrique et d'Amérique Latine ont appris par les fabricants que les commandes de kits de test si vitaux ne peuvent pas être satisfaites pendant des mois, car la chaîne d'approvisionnement est en ébullition et presque tout ce qu'ils produisent part pour l’Amérique ou l’Europe. Tous les pays font état de fortes hausses de prix, des kits de test aux masques.

L'énorme demande mondiale de masques, ainsi que de nouvelles distorsions sur le marché privé, ont contraint certains pays en développement à demander de l'aide à l'UNICEF. Etleva Kadilli, qui supervise les approvisionnements de l'agence, a déclaré qu'elle tentait d'acheter 240 millions de masques pour aider 100 pays, mais jusqu'à présent, n’en a seulement pu obtenir que 28 millions environ.

«Une guerre se déroule en coulisses, et ce que nous craignons le plus est que les pays pauvres la perdent», a déclaré le Dr Catharina Boehme, directrice générale de la Foundation for Innovative New Diagnostics, qui collabore avec l'Organisation Mondiale de la Santé pour aider les pays les plus pauvres à avoir accès aux tests médicaux.

En Afrique, en Amérique Latine et dans certaines régions d'Asie, de nombreux pays sont déjà désavantagés, avec des systèmes de santé sous-financés, fragiles et souvent dépourvus des équipements nécessaires. Une étude récente a révélé que certains pays pauvres ne disposent que d'un seul lit de soins intensifs équipé, par million d'habitants.




Chercheur travaillant au développement d'un test de coronavirus dans les laboratoires de l'Université fédérale de Rio de Janeiro.Crédit ... Mauro Pimentel / Agence France-Presse - Getty Images


Jusqu'à présent, les pays en développement dans le monde ont signalé beaucoup moins de cas et de décès dus au coronavirus, mais de nombreux experts craignent que la pandémie ne soit particulièrement dévastatrice pour les pays les plus pauvres.

Le test est la première défense contre le virus et un outil important pour éviter l’hospitalisation d’un grand nombre de patients. La plupart des fabricants veulent aider, mais l'industrie de niche qui produit l'équipement de test et les réactifs chimiques nécessaires pour traiter les tests de laboratoire fait face à une énorme demande mondiale.

"Il n'y a jamais vraiment eu de pénurie de réactifs chimiques auparavant", a déclaré Doris-Ann Williams, directrice générale de la British In Vitro Diagnostics Association, qui représente les producteurs et les distributeurs des tests de laboratoire utilisés pour détecter le coronavirus. "Si ce n'était qu'un seul pays avec une épidémie, ce serait bien, mais tous les grandes nations mondiales veulent la même chose en même temps."

Pour les pays les plus pauvres, le Dr Boehme a déclaré que la concurrence pour les ressources est potentiellement une «catastrophe mondiale», car une chaîne d'approvisionnement autrefois cohérente s'est rapidement transformée en un bras de fer. Les dirigeants de «tous les pays» appellent personnellement les directeurs généraux des entreprises de fabrication pour exiger un accès en première ligne à des fournitures vitales. Certains gouvernements ont même proposé d'envoyer des jets privés.

Au Brésil, Amilcar Tanuri n’a pas la possibilité de fournir des jets privés. Le Dr Tanuri dirige des laboratoires publics à l'Université Fédérale de Rio de Janeiro, dont la moitié sont «bloqués à ne rien faire», au lieu de tester des personnels de santé, car il a déclaré que les réactifs chimiques dont il avait besoin étaient acheminés vers des pays plus riches.

"Si vous n'avez pas de tests fiables, vous êtes aveugle", a-t-il déclaré. "C'est le début de la courbe épidémique, donc je suis très préoccupé par le fait que le système de santé publique soit submergé très rapidement"

Le Brésil est à ce jour le pays le plus durement touché d'Amérique latine, avec plus de 10 000 cas confirmés et un retard de résultats d'au moins 23 000. C’est également la région du monde la plus controversée en ce qui concerne la lutte contre la pandémie, avec un président, Jair Bolsonaro, qui a été un sceptique ouvertement déclaré des risques liés au coronavirus.



Port de masques dans le bidonville de Kibera à Nairobi, Kenya.Credit ... Tyler Hicks / The New York Times

Mais en dehors de l’agitation politique, les scientifiques du pays ont commencé à tenter d’accélérer la réalisation des tests quelques heures après l'annonce du premier cas déclaré dans le pays.

Pourtant, en quelques semaines, le Dr Tanuri a été amené à appeler sans discontinuer des entreprises privées sur trois continents, essayant de se procurer les réactifs chimiques nécessaires pour les 200 échantillons d'essai que ses laboratoires reçoivent chaque jour, pour simplement s’entendre dire que les États-Unis et l'Europe avaient déjà acheté des mois de production.

"Si nous achetons quelque chose qui arrivera dans 60 jours, il est trop tard", a-t-il déclaré. "Le virus va plus vite que nous ne le pouvons."

La situation est similaire pour certains pays africains.

Après avoir signalé son premier décès le 27 mars, l'Afrique du Sud a agi rapidement, introduisant un confinement strict et annonçant un ambitieux démarchage maison par maison, qui a déjà permis de tester 47 000 personnes. L'Afrique du Sud compte plus de 200 laboratoires publics, un réseau impressionnant qui surpasse les pays plus riches comme la Grande-Bretagne et qui a été développé en réponse aux épidémies passées de H.I.V. et de tuberculose.

Mais, comme le Brésil, il dépend des fabricants internationaux pour les réactifs chimiques et autres équipements nécessaires au traitement des tests. Le Dr François Venter, un expert en maladies infectieuses qui conseille le gouvernement Sud-Africain, a déclaré que la lutte pour acquérir les réactifs mettait en danger la réponse globale du pays.

"Nous avons la capacité de faire des tests de grande envergure, mais nous avons été perturbés par le fait que les matériaux de test effectifs, les réactifs, ne sont pas arrivés", a-t’il déclaré. "Nous ne sommes pas aussi riches. Nous n'avons pas autant de respirateurs, nous n'avons pas autant de médecins, notre système de santé était dans une position précaire bien avant le coronavirus. »

"Le pays est terrifié", a-t’il ajouté.

Pour résoudre le problème, les Services de Laboratoires de Santé Nationaux d’Afrique du Sud ont mis en place une «war room» d’une vingtaine de personnes qui appellent en permanence différents fournisseurs, mais qui rencontrent des problèmes pour trouver les kits de test et les équipements de protection dont ils ont besoin.



L'Institut Pasteur de Dakar, au Sénégal, s'associe à une entreprise britannique qui cherche à développer un test de coronavirus à domicile. Crédit ... Seyllou / Agence France-Presse - Getty Images

"Les fournisseurs disent essentiellement que leur production ne répond pas aux besoins", a déclaré le Dr Kamy Chetty, directeur de l'agence. "Ils travaillent à leur maximum."

Les experts disent que l'industrie qui produit des kits de test occupe un créneau assez modeste. Mme Williams, la représentante de l'industrie en Grande-Bretagne, a déclaré qu'il n'y avait pas de pénurie de réactifs chimiques mais que des retards se produisaient dans le processus de production, y compris les vérifications et approbations nécessaires, car l'énorme demande accablait le système.

"Les fabricants ne veulent pas seulement vendre aux pays riches", a déclaré Paul Molinaro, responsable des approvisionnements et de la logistique pour l'Organisation Mondiale de la santé. "Ils veulent se diversifier, mais tous se heurtent à cette demande concurrente de différents gouvernements."

Il a ajouté: "Lorsqu’on arrive au bout d'un environnement hyperconcurrentiel avec des hausses de prix, ces pays à revenu faible et intermédiaire vont se retrouver en queue de file."

La semaine dernière, le président Trump a invoqué le Defense Production Act pour interdire l'exportation de masques vers d'autres pays et exiger que les entreprises américaines augmentent la production de fournitures médicales.

L’ entreprise américaine 3M, fabricante de masques, a répondu en mettant en garde contre «d'importantes implications humanitaires» si elle cessait de fournir des masques à l'Amérique Latine et au Canada. Cette semaine, cette entreprise et l'administration Trump ont conclu un accord qui permet à 3M de continuer à exporter vers les pays en développement, tout en fournissant aux États-Unis 166 millions de masques au cours des prochains mois.

Le mois dernier, l'Europe et la Chine ont introduit leurs propres restrictions à l'exportation sur les tests et les équipements de protection.

Cependant, certaines entreprises privées mettent leurs bénéfices de côté pour aider les pays en développement aux systèmes de santé plus fragiles.

Un fabricant de tests britannique, Mologic, a reçu un financement gouvernemental pour développer un test de coronavirus à domicile de 10 minutes en partenariat avec le Sénégal qui, s'il était approuvé, aurait un coût de production inférieur à 1 $. Il ne dépendrait pas des laboratoires, de l'électricité ou de l'approvisionnement en fournitures coûteuses auprès de fabricants mondiaux.

Mologic a accepté de partager sa technologie avec l'Institut Pasteur de Dakar, un laboratoire phare de Dakar, pour aider à produire le kit «à prix coûtant». Bien que l'objectif soit de le rendre largement disponible, il vise principalement à ralentir la propagation du virus en Afrique.



Renforcement du confinement à Johannesburg.Crédit ... Marco Longari / Agence France-Presse - Getty Images

Pour les pays pauvres, le problème de l'offre est plus important que le simple fait du test.

La Zambie est au tout début de sa courbe épidémique avec un seul décès jusqu'à présent, mais elle a déjà du mal à se procurer des masques, ainsi que des accessoires comme des écouvillons et des réactifs, explique Charles Holmes, membre du conseil d'administration du Center for Infectious Disease Research en Zambie et ancien médecin-chef du plan d'urgence du président Obama pour la lutte contre le Sida, connu sous le nom de PEPFAR.

Lorsque la Zambie a tenté de passer une commande de masques N95, a déclaré le Dr Holmes, le courtier a tenté de les vendre "cinq à dix fois" plus que le coût habituel, malgré des contrôles révélant que les masques avaient expiré en 2016.

"Il est difficile pour les pays ou les gouvernements d'avoir ce type de rapports avec les fabricants, alors que les pays beaucoup plus riches entretiennent ces mêmes rapports", a-t-il déclaré. "Le secteur privé est susceptible de répondre au plus offrant pour bon nombre de ces fournitures, ce n'est que du business."

Selon lui, les fabricants ont déclaré aux responsables zambiens qu'ils ne pouvaient pas garantir une date de livraison pour les fournitures, car "la plupart d'entre elles sont prises par les États-Unis et l'Europe".

Alors que peu de gens critiqueraient les gouvernements pour la prise en charge de leur propre population, les experts en santé estiment qu’il est dans l’intérêt de tous d’aider les pays pauvres à obtenir les fournitures dont ils ont besoin.

"Une infection par un virus respiratoire hautement transportable partout dans le monde met tous les pays en danger", a déclaré le Dr Holmes. «Les pays riches ont non seulement l'obligation de rechercher les pays qui vont avoir à se débattre, mais ils devraient également trouver un intérêt personnel à veiller à ce que la pandémie soit contenue dans les pays en développement.»




L'intégralité de l'article original est à retrouver sur le site du New York Times

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