• John M.

Elie Cohen, économiste : « C’est une catastrophe absolument majeure. C’est une crise majuscule »

Mis à jour : avr. 8



Elie Cohen, économiste et directeur de recherches au CNRS, dépeint dans un entretien accordé à Rebecca Fitoussi pour PublicSenat les enjeux économiques que devront relever nos sociétés dans les mois qui vont suivre ce choc sans précédent. Le covid-19 nous expose de manière inédite; c'est l’ensemble du monde, c’est l’offre et la demande, ce sont les pays émergents et les pays émergés qui sont impactés. Cette crise est ce qu'il appelle une crise majuscule.



Pour lui, pas de doute, nous assistons à une conjonction de crises extraordinaire au sens propre du terme. Crise de l’offre qui touche les pays développés, effondrement des matières premières qui frappe surtout les pays pétroliers, crise sanitaire qui touche pays émergés et émergents. « C’est l’ensemble du monde, c’est une crise majuscule ! » pour l’économiste Elie Cohen. Il y a trois scenarii possibles, du plus vertueux au plus catastrophique. Il nous en fait part dans cette interview.



Les soignants ont lancé un appel solennel à la mobilisation de l’ensemble de l’économie pour gagner la guerre sanitaire… Ont-ils raison ? Toute notre économie ne doit-elle plus être occupée que par cette crise ?

C’est déjà le cas. Au départ de cette crise, il y avait le choix qui se posait à plusieurs pays de savoir s’ils privilégiaient l’économie et acceptaient un certain coût humain ou si au contraire, l’impératif de la préservation des vies humaines était tel qu’il fallait accepter le coût économique, quelle qu’en soit l’ampleur et quelle qu’en soit l’importance. Le choix qui a été fait par la plupart des pays, cela a été de donner une priorité absolue à la préservation de la vie humaine et c’est ce qui a conduit à immobiliser les économies pour réduire le risque épidémique, pour relâcher la pression sur les systèmes hospitaliers et pour éviter au maximum les pertes humaines. D’ores et déjà l’arbitrage a été fait en faveur de la préservation de la vie humaine.



Donald Trump a invoqué vendredi une loi datant de la guerre de Corée pour contraindre General Motors à produire des respirateurs artificiels. Mobiliser l’économie, cela doit-il aller jusque-là en France?

Vous savez, quand il s’agit de Trump, il faut faire la différence entre les proclamations et la réalité. Et la réalité n’est pas du tout celle-là. La réalité, c’est que General Motors et Vantec avaient déjà décidé de collaborer depuis le mois de janvier pour mettre au point des appareils de respiration utilisables dans les services d’urgence et de réanimation. Trump est venu par derrière dire qu’il allait commander pour un milliard de dollars de matériel à cette nouvelle entité, puis il a tergiversé, il a dit que ce ne serait que 500 millions. Donc, ce sont plutôt les problèmes de communication propres à Trump. La mobilisation des industriels américains, elle était là. Mais il faut bien savoir que la capacité de production est très insuffisante. Construire une nouvelle capacité de production, même avec la technologie disponible de Vantec, même quand on est General Motors, cela prend du temps. Malheureusement !

En France, le gouvernement impose le blocage partiel des dividendes pour les entreprises qui auront bénéficié d’aides publiques pendant l’épidémie. Qu’en pensez-vous ?

C’est tout à fait normal, tout à fait justifié. À partir du moment où les entreprises demandent les concours publics soit sous forme d’indemnisations du chômage partiel, soit sous forme de relâchement des obligations de charges fiscales et sociales avec des délais qui sont accordés, soit sous la forme de garanties de crédits par l’Etat à travers la BPI (Banque Publique d’Investissement), il est normal qu’au même moment, les entreprises ne distribuent pas des dividendes ou ne versent pas des bonus aux salariés. Mais vous savez, tout cela, c’est aussi de la communication. Ce qui est important pour ceux qui s’intéressent aux problèmes boursiers, c’est la cotation boursière, donc la valeur en bourse à un moment donné. Or, la valeur en bourse intègre le dividende, qu’il soit distribué ou pas. Je comprends qu’il soit difficile d’expliquer cela à l’opinion publique, je comprends qu’on décide d’interdire la distribution des dividendes, mais cela ne change pas grand-chose à la réalité. La réalité, c’est que ceux qui avaient un portefeuille en bourse le 1er janvier ont perdu 40%, donc ils ont perdu beaucoup plus que la perte du dividende.



Vous êtes surpris par cette mesure venant d’un tel gouvernement ?

Non pas du tout ! Je connais l’état d’esprit des Français, je sais que les Français ne comprennent pas les raisonnements que je viens de tenir sur ce qu’est la valeur boursière qui tient compte du dividende selon qu’il est distribué ou pas distribué. D’ailleurs vous constatez que lorsqu’un dividende est distribué, le lendemain, le cours de Bourse baisse. Cela prouve bien que dans le cours de Bourse, il y a la composante dividendes. Donc qu’on le distribue ou pas, ce n’est pas du tout important. C’est complexe, mais psychologiquement, compte tenu de l’état de l’opinion publique, il vaut mieux dire que les entreprises participent à l’effort collectif en ne distribuant pas de dividendes.



Sortons de cette question des dividendes, plus globalement, observez-vous chez cet exécutif un changement radical de modèle économique ?

Ce gouvernement est en train de découvrir comme nous tous le degré incroyable de dépendance de la France à l’égard d’approvisionnements venant de Chine en particulier, dans un domaine où on pouvait penser qu’il y avait un impératif sanitaire qui devait prévaloir, c’est l’industrie de santé. On découvre que 80% des principes actifs pharmaceutiques sont fabriqués en Chine et en Inde, on découvre qu’il y a des pénuries dans la fourniture de certains médicaments, on découvre qu’on est incapable de fabriquer des tests pour détecter le coronavirus, on découvre que les chaînes de valeurs sont tellement fragmentées qu’on n’est même plus capable de disposer de cotons-tiges pour faire les tests… Cette découverte-là doit nécessairement conduire à une réflexion nouvelle sur ce qui doit être considéré comme devant nécessairement être produit sur le territoire national pour des raisons de sécurité publique et de santé publique.

Dans le domaine sanitaire et pharmaceutique, il faudra adopter deux ou trois principes nouveaux. Le premier, c’est que, comme dans le domaine de l’énergie, il faut que la capacité de production disponible soit supérieure à la consommation constatée. Donc il faut accepter une marge inutilisée et qui peut servir dans des situations d’urgence. Deuxième principe : il faut introduire une clause de fabrication nationale dans le domaine des médicaments et des principes actifs thérapeutiques et cela peut passer par des négociations avec l’industrie pharmaceutique ou par des exigences réglementaires de la part du payeur public qu’est la sécurité sociale. Troisième élément : il faut que l’on réfléchisse au niveau européen sur une chaîne de valeurs pharmaceutiques pour mettre un terme à cette ultradépendance de la Chine. On a laissé s’installer avec le temps un degré de dépendance excessif.



Cette crise va-t-elle provoquer plus de dégâts que toutes celles que nous avons connues jusqu’ici, y compris les crises liées aux guerres mondiales ?

Non, les guerres mondiales c’était 50% de l’économie française détruite physiquement ! Une économie qu’il a fallu reconstruire. Là, il n’est pas question de destruction physique de l’économie. Il est question de pertes, d’utilisations en sous-capacité, d’affaiblissement de l’offre avec les faillites que l’on va constater, mais rien de comparable avec 1914/1918 ou 1939/1945. En revanche, ce sera une crise majeure d’un point de vue économique réel avec des pertes d’activité, avec un niveau de chômage élevé et des faillites importantes, ça c’est clair ! Et on peut d’ores et déjà estimer que si, comme nous le disent les épidémiologistes, cette crise dure au moins deux mois et qu’elle a des rebonds, et bien cette crise sera plus grave que la crise dite des Subprimes.



Notre économie pourra-t-elle se relever ? Avez-vous des raisons de rester optimiste ? Un boom économique à venir par exemple ?

Les économistes discutent de cette question de la sortie de crise et en gros il y a trois scenarii qui sont envisagés. Le premier scenario est un scenario en V. C’est-à-dire qu’on plonge très profondément, on touche le fond du bassin et on rebondit rapidement. C’est l’hypothèse où la crise dure 4 à 6 semaines. On reprend l’activité et l’idée c’est que la perte d’activité en 2020 sera compensée en 2021 et on aura deux années (2020/ 2021) qui seront des années nulles en termes de croissance. C’est le scenario le plus vertueux. Le deuxième scénario est le scénario en U. On plonge, on reste au fond du bassin un certain temps, le temps de la crise, plusieurs mois (pas de reprise avant l’été ou l’automne selon certains) et là, cela nous envoie dans une perte de PIB qui est beaucoup plus importante que les 2 ou 3% mentionnés actuellement et cela peut même nous amener à une perte de PIB de 10%. Et puis, il y a un scénario encore plus catastrophique, c’est le scénario en W, que je n’ose même pas imaginer. On plonge, on rebondit, puis la crise sanitaire repart, donc on replonge, on se remet en confinement… Là, cette succession de périodes de confinement et de redémarrage, c’est le scénario noir absolu et c’est ce qu’il faut absolument éviter. C’est pour cela que les modalités de sortie de la crise avec généralisation des tests pour la sortie du confinement me semblent être le scénario économique préférable.



L’économie mondiale est entrée en récession, a dit le FMI… Quelles conséquences ? Quels pays risquent d’être plus durement touchés que les autres ?

Ce qui est en train de se passer actuellement, c’est une catastrophe absolument majeure. Non seulement on a une crise de l’offre qui touche les pays développés, la Chine et maintenant qui gagne le monde entier, mais au même moment, vous avez un effondrement des matières premières et notamment du pétrole qui touche directement les pays producteurs et en même temps vous avez cette crise sanitaire qui s’étend dans des pays notamment africains, qui n’ont pas les capacités sanitaires nécessaires et qui vont donc paralyser les économies, affaiblir les populations. Donc la conjonction de la crise sanitaire, de la crise économique, dans les pays développés, dans les pays émergents, dans les pays utilisateurs de matières premières, et dans les pays producteurs de matières premières, c’est une conjonction de crises absolument extraordinaire au sens propre du terme. Vous savez, l’une des raisons pour lesquelles on était sorti relativement facilement de la crise de 2008/ 2009, c’est que la Chine avait pris le relais très rapidement, et le boom chinois a tiré les partis exportateurs comme l’Allemagne, et par contagion a tiré l’ensemble des économies. C’est pour cela que la crise a finalement été assez courte et le rebond assez rapide. Dans le cas d’espèce qui nous intéresse avec la crise du corona, c’est l’ensemble du monde, c’est l’offre et la demande, ce sont les pays émergents et les pays émergés. Bref ! c’est une crise majuscule !



La Chine a quelques semaines d’avance sur les autres et peut faire repartir ses usines avant nous. Est-ce-que, paradoxalement, c’est l’économie chinoise qui pourrait sortir renforcée d’une crise qui a commencé là-bas ?

Les indications que l’on a de Chine sont des indications très mitigées. Ils nous ont annoncé qu’ils avaient repris l’activité économique, les données dont on dispose montrent que c’est un début de reprise, ce n’est pas vraiment le retour à la normale qu’ils claironnent sur leurs chaînes. D’autre part, on est en train de découvrir que le nombre de morts dans la région de Wuhan est beaucoup plus important que ce qui a été annoncé. Tout ce qui est statistique venant de Chine est à toucher avec précaution. Nous avons des moyens d’observer ce qui se passe réellement à distance, nous avons des indicateurs partiels. Pour le moment, ce que je peux dire, c’est qu’on est loin de la reprise effective. 



Les Etats-Unis et le Brésil n’ont pas adopté les mêmes mesures de confinement que nous… Tout cela fait-il perdre du temps pour faire repartir l’économie mondiale ?

Les choses changent très rapidement. Les Etats-Unis sont en train de changer de philosophie de l’action et de politique. Ils se convertissent au confinement, mais en effet, un peu plus tardivement que nous autres, ils auront perdu un ou deux mois et c’est préjudiciable. Cela aura un effet de ralentissement sur l’économie mondiale au moment où nous (si nous nous sortons d’affaire) serons en train de reprendre de l’activité, nous risquons d’être impactés par le ralentissement américain décalé. Le Brésil, c’est différent. Le Brésil, avec Bolsonaro, est un pays qui a une politique publique « virusosceptique » si j’ose dire, il conteste les effets de cette pandémie, mais on voit que différents États et différentes villes du pays prennent de leur côté des mesures de confinement. Donc là aussi, la réalité est plus contrastée.



La plupart des pays ripostent rapidement, mais sans réponse coordonnée. Chacun fait en fonction de ses moyens. C’est regrettable ?

Je ne suis pas d’accord. Si vous regardez ce qui se passe au niveau européen, vous constatez que les mesures prises par la BCE ont été des mesures très rapides, très importantes et le risque de tarissement de liquidité qui avait été un risque majeur en 2008, a été vite écarté. D’autre part, des mesures ont été prises pour cibler les PME et pour leur apporter des concours en trésorerie importants, tout cela au niveau européen. Au niveau national, on a ajouté des mesures de garanties des crédits, d’étalements des charges… Donc si vous prenez la zone euro, la réponse a été appropriée et coopérative. À côté de cela, vous avez des réunions du G7 et du G20 qui n’ont pas beaucoup débouché, mais là aussi, il faut qu’il y ait un temps de prise de conscience progressive et, de toute manière, vous constatez que plus personne ne parle d’obligation de maîtrise budgétaire ou d’obligation de réduction de la dette. On est déjà rentré dans une logique de « Whatever it takes » c’est-à-dire que tous les États sont prêts à tout faire pour stabiliser et relancer l’activité en ne comptant pas la dépense, en laissant filer les déficits et ça, c’est déjà accepté au niveau mondial.



On voit l’Europe se diviser sur la question des coronabonds, la possibilité pour l'Union européenne de mutualiser l'endettement des États. Comment expliquer le refus de certains pays européens comme l’Allemagne ? Serait-ce une bonne piste ?

Il y a un débat permanent entre l’Allemagne et la France, entre les pays d’Europe du Nord et les pays d’Europe du Sud sur la mutualisation de la dette. C’est un débat que nous avons depuis dix ans et qui revient périodiquement. L’argument des pays du Nord et notamment de Madame Merkel est un argument que j’approuve. Il est que pour le moment, à court terme, nous avons fait le nécessaire pour assurer la liquidité. C’est ce qu’a fait la Banque Centrale Européenne. Bien sûr que ce n’est pas suffisant, bien sûr qu’il faudra apporter des concours plus durables à des pays durablement affaiblis comme l’Italie, la Grèce et l’Espagne, mais on a le temps. Est-ce qu’il faut mettre en place des eurobonds ou pas ? On a du temps devant nous, ce n’est pas une mesure aussi urgente que la mesure qui a déjà été prise par la BCE sur la liquidité.  


Entretien recueilli par publicsenat.fr, Article original ici

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