• Serge Bléhoua

Gauche et droite au temps du coronavirus

Mariano Schuster est un journaliste argentin. Il est rédacteur en chef de la plateforme numérique de Nueva Sociedad et de la Vanguardia (Argentine) ainsi que correspondant argentin du journal espagnol El Confidencial. Il a collaboré avec des médias tels que Letras Libres, La Nación et Le Monde diplomatique, entre autres. Dans un papier d'opinion pour le Nueva Sociedad, repris et traduit par la Revue de l'Internationale progressiste, Mariano Schuster nous livre sa vision de l'impact de la pandémie que la traditionnelle structuration et polarisation du champ politique.

Traduit par Sara Dominguez


Au centre de la pandémie de coronavirus, il y a ceux - à droite mais aussi à gauche - qui considèrent les États autoritaires comme des modèles. Pendant ce temps, d'autres réfléchissent à la nécessité de récupérer et de réinventer la meilleure tradition socialiste : celle qui pense en termes d'État et de bien-être dans la démocratie, faisant appel à des sociétés civiles solides, capables de produire un nouveau contrat social global afin de faire face à la peur. Quel genre d'États voulons-nous ?



« Nous venons de survivre à un siècle de doctrines prétendant, avec une confiance alarmante, dire ce que l'État doit faire et rappeler aux individus - par la force si nécessaire - que l'État sait ce qui est bon pour eux. Nous ne pouvons pas revenir à tout cela. Donc, si nous voulons "penser l'État" une fois de plus, nous ferions mieux de commencer par se faire une idée de ses limites. » Tony Judt in "Ill fare the land"


Les autoritarismes à la carte

« Nous observons un certain lien entre le coronavirus et les immigrants illégaux », a déclaré le Premier ministre hongrois Viktor Orbán le 3 mars. Lorsqu'il a été interrogé sur les données, il est resté silencieux. Pour Orbán, les liens entre l'épidémie et les immigrants illégaux devraient être évidents pour tout le monde. Après sa déclaration, il a saisi l'occasion pour faire ce qu’il fait de mieux : limiter les droits d'asile aux étrangers. Aujourd'hui, Orbán, chef autoritaire d'un régime qu'il n'hésite pas à qualifier d'« illibéral », se prépare à gouverner par décret pour une durée indéterminée. S'il prétend qu'il ne le fera que pendant la crise du coronavirus, il n'y a aucune bonne raison de penser qu'il n'utilise pas l'épidémie pour renforcer son pouvoir et son gouvernement. En Hongrie, l'État est puissant : pour persécuter les opposants politiques, pour faire des déclarations antisémites, pour attaquer les diversités sexuelles, ethniques et religieuses. Bref, pour produire un contrôle social.


Xi Jinping, le dirigeant de la République populaire de Chine, fait preuve d'une relative efficacité dans le contrôle de la pandémie de coronavirus à l'intérieur de ses frontières. Mais l'efficacité en Chine est loin d'être fondée sur un ordre démocratique. En fait, cela a été évident dès les premières semaines de propagation du virus. Tout d'abord, le gouvernement a forcé les deux infirmières dénonçant le manque d'équipement et les conditions sinistre auxquelles elles étaient soumises à Wuhan à se rétracter dans une lettre au journal médical The Lancet. Ensuite, la police du ministère chinois de la sécurité publique a forcé Li Wenliang, le médecin qui avait averti l’arrivée de la maladie début janvier, à dire qu'il répandait de « fausses informations ». Li est décédé du coronavirus peu après. Lorsque le virus s'est enfin propagé, le gouvernement chinois a agi rapidement pour l'arrêter, mais également pour réprimer et renforcer ses dispositifs de contrôle social. La Chine, qui, rappelons-le, vit sous un régime de parti unique dont le leader Xi veut même imiter la puissance de Mao Tse-Tung et qui possède le pouvoir du big data dédiées au contrôle. Tel que Maya Wang et Kenneth Roth l'ont appelé, un « Léviathan de données ».

La Chine a développé la capacité à contrôler sa population. Mais, contrairement aux grandes entreprises du capitalisme occidental - qui cherchent à s'emparer des États -, il n'y a pas de contrepoids juridique : le contrôle des données est effectué directement par le gouvernement. Malheureusement, pas mal de secteurs politiques du monde occidental, et notamment certains progressistes et libéraux autoproclamés, célèbrent la Chine. Ils affirment que dans ce pays asiatique, les citoyens suivent sérieusement et de manière responsable les ordres de l'État, que des hôpitaux sont construits et que les scientifiques montrent une responsabilité particulière face à la situation. En bref, ils applaudissent le rôle efficace de l'État chinois. Alors que cette efficacité - qui, pour couronner le tout, n'est pas toujours réelle et est minée par des gouvernements provinciaux corrompus qui falsifient les informations destinées à l'État lui-même - relève d'un régime de parti unique, avec peu de garanties pour les libertés individuelles et dans lequel ce qui est signalé comme « responsabilité » peut être une simple obéissance par peur.


En Chine, l'État est puissant et, parfois et dans des domaines particuliers, efficace, mais est-ce l'État que nous voulons ?

Il se passe quelque chose de similaire en Russie, où Vladimir Poutine tente de se maintenir au pouvoir par le biais d'une consultation populaire qui, jusqu'à présent, n'a pas été suspendue en raison de l'épidémie. Poutine est un autre dirigeant mondial qui est reconnaissant envers le virus : les contestations contre lui ont cessé en raison de la panique entraînée par la maladie. L'un des arguments utilisés par le dirigeant russe est précisément celui des contestations : il affirme que son gouvernement devrait rester en place jusqu'en 2036 parce qu'il garantit la paix et l'ordre dans le pays. Comme dans le cas de la Chine, ne sont pas rares ceux qui voient dans la main ferme de Poutine un État bienveillant. Son action rapide face à la crise du coronavirus lui a également donné du crédit au sein des secteurs progressistes en Occident, qui ont vu leurs États providence s'effondrer, l’inaction ou la lenteur à agir de leurs gouvernements, et les crises de leurs systèmes de santé. Mais, à nouveau, est-ce un État comme la Russie, avec ses facettes autoritaires et autocratiques, que les progressistes devraient rechercher?


Il y a une grande variété d’exemples. La cheffe de l’extrême droite française, Marine Le Pen, veut elle aussi d’un État bienveillant et y fait appel en temps de coronavirus. En fait, elle a demandé une mesure qu'elle avait déjà en tête : la fermeture de la frontière avec l'Italie - ce qui, selon elle, conduira au début de la fin de l'espace Schengen. Matteo Salvini, chef de file de l'extrême droite italienne, a commencé, évidemment, par blâmer les immigrants et en particulier les « mini-marchés ethniques ». Et le gouvernement d'extrême droite grec a trouvé, dans le coronavirus, une stratégie parfaite pour justifier l'un de ses projets les plus réactionnaires : le développement de centres de détention forcée - appelés euphémiquement « camps fermés » - pour les demandeurs d'asile sur les îles de Chios et Lesbos.


En Israël, où la droite est au pouvoir mais risquait d'être écartée du pouvoir au profit d’une alliance entre les forces centristes et progressistes, Benjamin Netanyahu a également profité du coronavirus. Selon le journaliste Sylvain Cypel, le premier ministre israélien est en train de provoquer un « coup d'État au ralenti ». Bernard Avishai, professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, pointe dans la même direction. Selon lui, Nétanyahou a profité de l'isolement obligatoire pour se maintenir au pouvoir, après qu'il soit apparu clairement, il y a deux semaines, à l'issue du dépouillement officiel des votes des dernières élections, qu'il manquait trois sièges à son bloc politique par rapport à celui dirigé par Benny Gantz, le chef de la coalition Bleu et Blanc. La controverse a atteint un tel point que la présidente de la Cour suprême israélienne, Esther Hayut, a déclaré que « les clés de la Knesset [le parlement israélien] sont sur la table : celui qui gagne les élections va les prendre, mais il s'avère que quelqu'un a gardé les clés dans sa poche ». Et Yuval Noah Harari a déclaré qu'« en Italie, en Espagne et en France, les décrets d'urgence sont émis par un gouvernement que le peuple a élu, et non par quelqu'un qui n'a pas de mandat de son peuple ». Finalement, Nétanyahou a réussi à s'en sortir en profitant de l'urgence publique provoquée par la crise du coronavirus : il a obtenu le soutien de Gantz pour gouverner pendant 18 mois, avec l'engagement qu'il quittera ses fonctions à ce moment-là et que Gantz prendra la relève.


En Amérique latine, la droite punitiviste a également profité de la situation. Martín Vizcarra, le président péruvien qui se présentait comme un libéral mais qui a fini par montrer son côté autoritaire, a décrété un couvre-feu qui permettait déjà des abus de l'armée contre les secteurs les plus vulnérables de la société. Arturo Murillo, le ministre de l'intérieur bolivien qui a déposé Evo Morales, s'est habillé en policier pour annoncer la lutte contre le coronavirus par un discours militaire et en menaçant tout le monde de prison. Ils sont rejoints par des négationnistes comme Jair Bolsonaro, qui, bien sûr, n'a pas besoin du coronavirus pour croire en un État qui réprime sa population.


Il y a de nombreux progressistes dans le monde qui se réjouissent du possible retour de l'État. Mais la mondialisation, comme le prétendent de nombreux analystes, est loin d'être terminée. Et même eux, les autoritaires, le savent. En fait, ce que certains veulent, c'est, en réalité, l'autoritarisme à l'intérieur des frontières nationales et le mondialisme mercantile à l'extérieur (ce que certains appellent le « national-libéralisme »). Le pire des deux mondes est clairement visible aux États-Unis : un système de santé non structuré, un État providence qui n'a jamais fini de se développer et une rhétorique d'autoritarisme présidentiel aux mains de Donald Trump.


La crise et l'inefficacité des libéraux économiques (et de leur version grotesque, les libertaires) ne doivent pas nous amener à admirer un régime uniquement sur la base de la puissance de son État. Nous ne devrions pas non plus bannir toute notion de mondialisation et nous isoler dans un impossible - et probablement indésirable - retour de l'État-nation comme seul principe organisateur de la vie sociale. La mondialisation semble, comme le soulignent divers économistes et spécialistes des sciences sociales, loin d'être terminée. Le mondialisme libéral et l'État autoritaire ne sont pas les seules alternatives : un monde global avec des États et des sociétés civiles robustes, avec du bien-être et de la démocratie, est peut-être aussi possible.

Si nous voulons plus d'État, il n'est pas mauvais de se demander lequel.


L'inefficacité de la (social)démocratie ?


Face à l'autoritarisme - et dans certains cas, à l'efficacité - quelle a été la réponse de l'Europe développée ? Elle a certainement été dissemblable. Il serait facile d'englober tous les pays, de lancer des chiffres et de rejeter toute la faute sur l'État providence abandonné. Et c'est peut-être en partie vrai. Mais pas complètement. L'Italie semble dévastée par le virus et jonchée de morts, avec des niveaux d'inaction ou d'action inopportunes impossibles à comprendre. L'Allemagne, en revanche, ne l’est pas : elle a beaucoup d’infectés mais peu de morts. Son système de santé - qui subit actuellement une pression importante - est plus solide que celui des autres pays de la région. La différence entre l'Italie et l'Allemagne réside-t-elle uniquement dans la robustesse de l'État-providence ou dans sa position de leader en Europe ? Il est évident que non. Il s’agit aussi d’une question de décisions politiques.

Il en est ainsi, bien sûr, du fonctionnement de la démocratie. Il en va de même pour la France, qui conserve encore des structures de santé issues de l'aide sociale, mais qui est aussi en pleine crise : elle compte près de 700 morts et plus de 20 000 infectés. Tout cela est-il dû aux faiblesses du système social (que Macron défend en temps de pandémie mais qu’il a souvent remis en cause avant la crise) ? Bien sûr que non : il s'agit également de décisions politiques. Macron n'a pas reporté, au plus fort de la pandémie, le premier tour des élections municipales (qui, logiquement, ont connu un nombre record d'abstentions).

Malgré la diversité des décisions prises, il est également vrai que la crise de l'État providence, déjà très débattue, est apparue plus évidente. Et ce n'est pas uniquement à cause du coronavirus. Il y a eu des problèmes dans les systèmes de santé, mais aussi dans les politiques liée aux quarantaines : une partie des citoyens qui n’ont pas de revenus - ou qui reçoivent très peu d'argent mensuel au travers des politiques d'assistance ciblées - ont dû s'isoler de la même manière que ceux qui en ont les moyens. Cela était clairement visible dans les pays périphériques et dans les pays les plus pauvres d'Europe. Des pays comme le Danemark ou la Norvège ont bien affronté l'épidémie, non seulement en raison de leur rapidité, de leur bon sens et de leur agilité politique, mais aussi parce qu'ils disposent encore de solides institutions d'aide sociale. Même avec des stratégies différenciées, ils ont, jusqu'au présent et encore cette fois, fait mouche. Pourtant, tous sont également en grave difficulté : certains ont même cédé aux tentations nationalistes.


La vérité est que, face aux modèles autoritaires, la démocratie peut être plus lente - et parfois même plus inefficace - mais c'est quand même un prix à payer. Il s’agit, peut être, de repenser cette efficacité, cette rapidité et cette capacité à traiter les problèmes tout en conservant une démocratie forte.


Un nouvel imaginaire politique


« Les grands bouleversements - comme la pandémie actuelle de coronavirus - peuvent souvent réduire les inégalités. La première raison, et la plus immédiate, est qu'ils ont tendance à nuire financièrement à presque tout le monde, et que les riches ont plus de richesses à perdre. La réduction de la fortune de ces gens aisés les rapproche relativement de la situation de tous les autres », explique Adam Rasmi, journaliste au Quartz et au Financial Times. Son point de vue, comme celui de l'économiste serbo-américain Branko Milanovic, est symptomatique de cette époque : l'inégalité devient plus visible lorsqu'un phénomène inattendu frappe aux portes des maisons de ceux qui sont plus privilégiés.

Rasmi reprend le point de vue de Walter Scheidel, professeur à l'université de Stanford. Dans son livre « The Great Leveler: Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century », Scheidel met en évidence quatre phénomènes brutalement égalisateurs : les épidémies, les révolutions, les guerres de masse et les effondrements d'États. Le grand égalisateur, pour Scheidel, est toujours la catastrophe.

Aujourd'hui, le monde en subit une. Le coronavirus emporte des vies partout où il va. Et il atteint tout le monde. La peur s'empare de millions d'êtres humains. La question de l'avenir de l'ordre mondial est de nouveau sur la table. Certains disent que nous vivons une autre des grandes crises de l'histoire systémique. Certains disent qu’il s’agit du véritable début du 21e siècle et que nous allons bientôt entrer dans un scénario où nous devrons rebattre les cartes. D'autres s’aventurent à dire que nous allons vivre une situation comparable à celle de l'après-guerre : la remise en place d'un accord qui mettra l'État comme acteur central, mais avec des problèmes et des circonstances très différents de ceux du passé.


Au centre de la tourmente, il est très probable que certains le penseront. Et c'est peut-être vrai. Mais quelle sera la base sociale, éthique et programmatique du nouveau contrat ? A quoi faut-il s’attendre, et à quoi peut-on vraiment prétendre ?

Il ne suffit pas d'attendre l'issue de cette crise. Il est clair que, de manière plus ou moins générale, les fondamentalistes extrêmes du marché sont perdus : ils réclament un État actif, celui-là même qu'ils ont contribué avec acharnement à mettre au rebut, même dans ses fonctions essentielles.


Mais il est tout aussi clair que le danger de l'État répressif ne doit pas être l'alternative à cela. Ne s'agit-il pas plutôt de reconstruire une communauté dans laquelle l'État a une dimension centrale, mais en comprenant que ce n'est pas et ne sera pas celui du passé ?

L'État est aujourd'hui, comme le dit Tony Judt dans son livre « Reappraisal: Reflections on the Forgotten Twentieth Century », « une institution intermédiaire ». « L'idée d'un État actif aujourd'hui représente une reconnaissance des limites de l'entreprise humaine, par opposition à ses ambitions utopiques démesurées dans le passé récent : Parce que tout ne peut pas être fait, nous devons choisir le plus souhaitable ou le plus important parmi ce qui est possible. L'idéalisation du marché, qui suppose que tout est possible en principe, avec les forces du marché déterminant les possibilités qui se présentent, est la plus récente (sinon la dernière) illusion moderniste. (...) Seul l'État peut représenter un consensus sur les biens qui sont positionnels et ne peuvent être obtenus que dans la prospérité, et sur ceux qui sont fondamentaux et doivent être fournis à tous en toutes circonstances ».


Le coronavirus ne produira pas forcément un nouveau contrat social. Mais il n'a pas besoin de susciter les applaudissements des progressistes afin de renforcer un type d'État qui n'est pas le leur. Le coronavirus devrait plutôt être l'opportunité de récupérer la tradition de la gauche communautaire, qui pense à la nécessité d'un système de santé publique puissant, d’une société civile robuste, d'un État actif en tant que gardien des accords sociaux et de forces de sécurité structurées selon des principes démocratiques. Applaudir la Russie ou la Chine, ou adopter une position non critique sur les liens entre la science (et la technologie) et l'État - un lien très similaire à celui si souvent critiqué à l'égard de la religion organisée - ne nous aidera pas. La tradition socialiste démocratique est, bien qu'elle ne soit pas en plein essor, la meilleure variable à prendre en compte. La science et la technologie au service du bien public (mais ni pour contrôler la population ni pour exercer une surveillance ou des expériences sociales), la religion en tant que question sociale qui fournit des valeurs morales aux plus faibles (mais pas pour réglementer la vie des individus, comme c'est le cas lorsque l'ingérence dans l'État devient apparente). Les meilleurs représentants de l'ancien socialisme démocratique croyaient que la science aiderait à soulager les maladies, que les aspects miséricordieux de la religion pourraient être intégrés dans un credo social laïque, que l'État devrait être là pour garantir les accords fondamentaux, mais jamais pour piétiner la population.


En d'autres termes, si le coronavirus et les réactions de l'État qui en découlent n'écrivent pas automatiquement un nouveau contrat social, l'interprétation simpliste qui fait croire que la pandémie indique un rétablissement de l'État-nation, et qui, d'un point de vue progressiste, est interprétée avec l'espoir qu'il s'agirait d'une version de l'ancien État providence, peut non seulement être hâtive. Dans la même hâte, elle ne prend pas acte de la tâche qui incombe à la gauche : construire et parrainer ce scénario et séparer le bon grain de l'ivraie pour qu'il ne se traduise pas par la création d'un État policier. Il faut donc s'assurer que ce récit aboutisse effectivement à la construction d'un État social face à une pandémie qui lui découvre un rôle incessible : retrouver les dimensions non marchandes de sa fonction sociale. La santé. La vie.


Dans « Ill fares the land », l'un de ses meilleurs essais sur la social-démocratie, Judt propose exactement cela : développer une politique de gauche, non seulement en raison d'un impératif éthique, mais aussi à cause de la peur. Les autoritaires s'en sont toujours occupés, mais la peur des catastrophes et des décès futurs a également conduit aux meilleurs arrangements sociaux démocratiques. N'est-ce pas ce à quoi la gauche devrait penser aujourd'hui? La façon de gérer la peur est la sécurité au sens large (sécurité sociale, soins publics, liens sociaux communautaires, État bienveillant, citoyenneté garantie). Mais la peur, et les socialistes le savent bien, ne peut être le seul vecteur : la peur de perdre des droits et les catastrophes sociales ne peuvent rien construire d’elles-mêmes. Des valeurs positives sont nécessaires pour expliquer pourquoi un tel ordre est mieux à même de garantir une communauté. Peut-être les socialistes doivent-ils expliquer pourquoi la démocratie est nécessaire, quel type d’État est requis et pourquoi, pourquoi ils croient aux systèmes de santé publique, pourquoi une société de citoyens égaux produit de meilleurs résultats - même en termes productifs et utilitaristes - qu'une société inégale.


Pour cela, il faudra des intellectuels et des penseurs politiques. Ceux qui demandent aujourd'hui que seuls les « médecins » et la « science » s’expriment, parce que le besoin le plus pressant est de développer un vaccin contre le coronavirus, sont, comme Leszek Kołakowski les a appelés, « les intellectuels contre l'intellect ». Ceux qui, en vertu des situations pressantes du présent, refusent de penser l'avenir de manière créative et rationnelle. Au fond, ils ressemblent à ces analystes qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont demandé le silence et exigé le report des réflexions sur l'avenir pour l'après-guerre. Heureusement, il y a eu les Malraux, les Gide, les Keynes, les Orwell, les Benda, les Beveridge. C'est sur ces têtes que se sont construits les fondements moraux, économiques et politiques du nouveau monde. Peut-être qu'aujourd'hui, nous nous inquiétons du fait que seuls les philosophes - ou les sophistes - parlent et que nous n'avons pas d’esprits comme ceux-là. Mais nous avons également Branko Milanovic, Mariana Mazzucato, Paul Mason, Dani Rodrik, Sheri Berman, pour ne citer que quelques-uns des plus importants représentants mondiaux qui, aujourd'hui encore, imaginent une issue à cette crise.


Alternatives optimales de la gauche


Peut-être que le mot « social-démocratie » fait trop référence à une « idée européenne ». En fait, il est parfois, sans critique, confondu avec le tiède « libéral-progressif », dont se moquent tant des écrivains comme Michel Houllebecq - déterminés à nier, ou à ignorer, une généalogie historique de la gauche. Mais son expression pourrait bien être celle d'une « société de bien-être », quelque chose qui, dans de nombreux pays non européens, s'est également développé - avec ses propres caractéristiques - pendant la période de l'après-guerre.


Il ne sera pas possible de revenir, comme l'a dit Stefan Zweig, au « monde d'hier ». Mais il est peut-être possible de le garder à l'esprit pour un nouvel imaginaire collectif qui rétablisse la valeur de la communauté et d'une société organisée avec des règles claires et des droits pour les plus vulnérables. Se souvenir et évoquer les images d'hier, au milieu et après la pandémie, n'implique pas de reconstituer ce monde. Cela implique de déplacer ses idées-force pour prendre en main un horizon dans lequel, vraisemblablement, la gauche peut forcer la combinaison des éléments du passé avec les projets futurs. Et c'est précisément là que la « gauche mélancolique » et les futuristes et accélérationnistes se rejoignent : pour penser à une idée de communauté dans laquelle il ne sera plus seulement nécessaire de réinventer les systèmes de santé et d'éducation, mais aussi de progresser dans des domaines tels que l'automatisation, l'économie collaborative, le changement climatique, les relations entre les sexes, le revenu de base universel. Quels services voulons-nous qui soient publics ? Dans quel cadre étatique pouvons-nous développer les politiques que nous voyons comme progressistes ? Comment pouvons-nous développer quelque chose de plus qu'un contrat social général afin que le nouvel accord ait effectivement pour effet de privilégier ceux qui ne sont jamais ? Que fera-t-on des dettes et des entreprises ? Comment les réformes fiscales seront-elles pensées ? Aucun de ces points n'est nécessairement de gauche : l'automatisation et le revenu de base peuvent aussi être saisis par la droite. Même le secteur des soins infirmiers peut être une alternative pour la flexibilité des salaires. Ce n'est pas parce que les revendications sont de gauche qu'elles sont « essentiellement » de gauche.


Pour obtenir un résultat de gauche, il faudra des personnes prêtes à se battre pour des plates-formes radicales. Il est temps de se rappeler que les gains mitigés du passé n'ont pas été confrontés à des programmes tout aussi mitigés. Les socialistes démocratiques ont, par exemple, beaucoup à remercier aux communistes et trotskystes. Les nouveaux enjeux liés à un programme que certains qualifient de post-capitaliste nécessitent un militantisme actif : par le secteur des soins infirmiers qui met en débat le genre, par un revenu citoyen qui ne soit pas approprié par des perspectives purement (néo-)libérales, par le partage de l'emploi, par l'économie solidaire qui est déjà testée dans les organisations territoriales du Tiers Monde. Ce n'est qu'avec des programmes quelque peu maximaux que certains oseront garantir des programmes minimaux. En Amérique latine périphérique, où les arrangements entre l'État et la société civile sont soumis à une autre équation, il est possible pour les forces populaires de prendre des dispositions dans une logique défensive. Mais dans ces pays, il existe déjà une expérience : les organisations de chômeurs, les réseaux de santé communautaires, la défense des structures de soins organisées à partir du monde périphérique, peuvent maintenant être nécessaires pour mener ce combat. Il ne s’agit pas seulement des choses à gagner, mais bien de beaucoup d'autres à défendre.

Il y a quelques jours, dans le contexte de la pandémie de coronavirus, Alex Bell, consultant politique et journaliste de la BBC, écrivait dans les pages de The Courier: « La fonction première du gouvernement est de protéger ses citoyens des aléas de la vie moderne, et pas seulement de la guerre, comme on le pensait autrefois. Changement climatique, choc économique, contagions, inégalité. Voilà les ennemis modernes. Ils devraient devenir les piliers d'un nouveau rapport Beveridge, un nouveau type de bien-être, où l'individu est égal à l'entreprise économique, où les sauvetages publics sont pour le public. (...) Mais la priorité est maintenant de faire des choses radicales qui aident immédiatement les individus. Cela signifie qu'il faut mettre de l'argent dans la poche de ceux qui ont été laissés pour compte par les dégâts que nous avons causés au grand héritage de la dernière guerre, l'État-providence ».


La récente proposition du président argentin au G-20 pour un plan Marshall global semble aller dans ce sens.

Cependant, il y a autre chose. Il ne s'agit pas seulement de luttes radicales, de rappeler les aspects positifs de l'État providence ou de projets futuristes. Il est vrai qu'une des leçons que les progressistes peuvent tirer de cette crise est celle qui fait référence à l'importance de l'État, à la nécessité d'une planification rationnelle et d'un contrat social basé sur des systèmes de santé solides. Mais les progressistes devront probablement aussi assimiler la valeur de la productivité et l'existence d'une société qui, contrairement à celles de l'après-guerre, est beaucoup plus hétéroclite que par le passé. Une société où les intérêts individuels existent - où les désirs des classes subordonnées ne sont pas ceux imaginaires de la gauche mais, bien souvent, coïncident avec les modèles de consommation culturelle encouragés par la droite - et ne cesseront pas d'exister. L'état d'exception ne peut pas être assimilé à la normalité, mais quelle est la normalité que nous imaginons ?


Le 15 janvier de cette année, peu avant que la crise du coronavirus n'éclate, la politologue Sheri Berman a écrit : « Le monde est loin de la situation à laquelle il fut confronté dans les années 1930 et 1940, mais les signes avant-coureurs sont clairs. On ne peut qu'espérer qu'il ne faudra pas une autre tragédie pour que les gens, de tout l'éventail politique, reconnaissent les avantages d'une solution sociale-démocrate à notre crise contemporaine ».

Est-ce là la tragédie que nous vivons ?

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