• John M.

L’économie du XXIe siècle, économie de la santé, de l’éducation et des loisirs ?

Extrait d'un entretien avec Daniel Cohen, directeur du département d’économie de l’Ecole Normale Supérieure.


« Il faut assumer de casser la machine économique, au moins temporairement, si le motif sanitaire prime. Le prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, l’a souligné avec humour : "la mesure de la réussite d’une politique de confinement, c’est la baisse du PIB, signe que les gens restent vraiment chez eux." C’est aussi une manière de dire que, pour affronter l’épidémie, les politiques classiques ne sont plus adaptées. (…) Idéalement, il faudrait que la perte d’activité soit entièrement prise en charge par l’État. Autrement dit, si l’on perd 3 % de richesses par mois, le déficit public devrait lui aussi augmenter de 3 % par mois. (…) La société de consommation a été la grande espérance du siècle passé. (...) Cela ne va pas disparaître, mais ce n’est plus au cœur de la question. L’économie du XXIe siècle sera tirée par la santé, l’éducation, les loisirs. »




L’épidémie de coronavirus provoque une crise économique inédite. Comment l’analyser ? Quel sera son impact prévisible sur la croissance française ?

Daniel Cohen : Cette crise a beaucoup évolué dans le temps. Au départ, on y a vu un dysfonctionnement lié à la Chine et à sa contribution considérable dans les chaînes de valeur internationales, ce pays représentant aujourd’hui 20 % de la production industrielle mondiale. Au cours de cette première période, on a interprété cette crise comme la démonstration du fait que la mondialisation avait été trop loin, que notre dépendance à l’égard de la Chine était trop importante.

Nous sommes entrés dans une phase tout à fait différente depuis que le virus a pénétré en Europe, imposant une période de confinement. La crise touche désormais les activités les plus traditionnelles : l’éducation, la restauration, le divertissement. Tout ce qui fait le substrat d’une économie non délocalisable, au plus près du consommateur.

Du coup, les effets macroéconomiques sont beaucoup plus importants. Pour la France, l’Insee vient d’estimer que la perte de croissance, par mois de quarantaine, sera de 3 % environ en rythme annuel, ce qui nous fera basculer dans la récession. Pour rappel, lors de la crise financière de 2008, la croissance avait baissé de 3 %.


Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a comparé la crise à celle de 1929. Est-ce justifié ?

D. C. : L’onde de choc économique est tout à fait comparable. La différence est qu’en 1929, on a multiplié les erreurs de politiques économiques : en recourant au protectionnisme ; en laissant le système bancaire imploser ; enfin, et surtout, en menant des politiques budgétaires récessives. Ces erreurs ont toutes été évitées en 2008. Cette fois encore, tout va dépendre de la réponse qu’apporteront les dirigeants des pays touchés.


Le confinement adopté en France conduit à un ralentissement important de l’activité. Donald Trump et Jair Bolsonaro s’y sont refusés, estimant que cela risquait de tuer l’économie. Est-ce si absurde ?

D. C. : La situation des États-Unis ou du Brésil, pays où il n’existe pas vraiment de système de protection sociale comparable au nôtre, est différente de celle de l’Europe. En France, le confinement est devenu la réponse la plus adaptée pour enrayer la propagation de l’épidémie, sachant que nous disposons des moyens pour soutenir les populations en risque économique.

Il existe un contre-modèle, qui est la politique sanitaire menée en Corée du Sud. Dans ce pays, une campagne de tests à grande échelle a permis d’identifier la chaîne de contamination et de restreindre le confinement aux personnes à risques. Ce qui limite l’impact sur l’activité économique par rapport au confinement général. Mais je n’ai aucune compétence pour affirmer que la France aurait pu faire de même.

On peut juste s’interroger sur la pertinence du confinement dans la durée. Imaginons un scénario catastrophe où, après deux ou trois mois de restrictions de circulation, l’épidémie n’est toujours pas jugulée. Se posera alors la question de savoir si le confinement est la solution adaptée. Il y a des gens qui doivent travailler. On ne peut pas compter éternellement sur la miséricorde de l’État.


Comment trouver le bon équilibre entre la nécessaire protection sanitaire des populations et la préservation de l’économie ?

D. C. : Si le motif sanitaire prime, il faut assumer de casser la machine économique, au moins temporairement. Le prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, l’a souligné avec humour : la mesure de la réussite d’une politique de confinement, c’est la baisse du PIB, signe que les gens restent vraiment chez eux.

C’est aussi une manière de dire que, pour affronter l’épidémie, les politiques classiques ne sont plus adaptées. En 1929 comme en 2008, il fallait des politiques keynésiennes assez simples : soutenir la demande et empêcher le système financier de s’effondrer. Aujourd’hui, il faut surtout s’assurer d’empêcher le chômage et éviter que les entreprises les plus fragiles fassent faillite.

On peut résumer l’enjeu d’une formule simple : idéalement, il faudrait que la perte d’activité soit entièrement prise en charge par l’État. Autrement dit, si l’on perd 3 % de richesses par mois, le déficit public devrait lui aussi augmenter de 3 % par mois.


Les dépenses budgétaires engagées par le gouvernement vont un peu plus creuser la dette publique. Est-ce soutenable ? Ne risque-t-on pas, comme on dit, de « mourir guéri » ?

D. C. : Pour le premier mois, le gouvernement a posé les bons principes : accompagner la chute d’activité par des mesures de soutien au pouvoir d’achat, à l’emploi et aux entreprises. Il va lui falloir maintenant affiner les dispositifs car des mesures trop larges coûteraient cher inutilement.

Après, tout va dépendre de la durée de la crise. Si c’est trois mois, le déficit avoisinera les 7 % du PIB. C’est beaucoup, mais c’est jouable. On l’a fait en 2009.

Mais ne noircissons pas le tableau à l’excès. Lorsque la guerre sera finie, il y aura une vitalité incroyable en France. Ce sera comme le baby-boom après la Seconde Guerre mondiale !


Quelle est la grande leçon à tirer de cette crise ? Quel changement appelle-t-elle ?

D. C. : La question sanitaire me paraît fondamentale. La société de consommation a été la grande espérance du siècle passé. Mais on voit que la demande sociale n’est plus de posséder une voiture, une télévision. Cela ne va pas disparaître, mais ce n’est plus au cœur de la question. L’économie du XXIe siècle sera tirée par la santé, l’éducation, les loisirs. C’est cette économie des services qui est la plus touchée aujourd’hui. Pour en rester sur la santé, j’espère que cette crise sera l’occasion de prendre conscience de l’importance d’avoir un système fort et efficace.


Entretien complet à retrouver dans La Croix

https://www.la-croix.com/JournalV2/Il-faut-assumer-casser-temporairement-machine-economique-2020-03-27-1101086320









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