• Serge Bléhoua

La tentation autoritaire en période de crise: aux racines de la Hongrie illibérale

Les crises ont toujours été les meilleurs révélateurs de la vitalité d’un régime démocratique. Elles nécessitent en effet la prise sans délai de mesures extraordinaires pour la circonscrire. Le contrôle démocratique classique du pouvoir exécutif est allégé voire suspendu. La France, l’Espagne, le Japon, Les Etats-Unis d’Amérique, la Suisse ont ainsi déclaré l’Etat d’urgence sanitaire ont déclaré l’état d’urgence ces derniers jours, ce qui autorise, dans le cas français, au gouvernement de légiférer par ordonnance.


Parallèlement, les régimes autoritaires ou les démocratures tirent profit des crises pour renforcer leurs emprises (renforcement de la surveillance de masse en Chine, loi punissant la diffusion « d’informations fausses » jusqu’à 5 années de prison adoptée en Russie le 1er avril). Cependant les démocraties ne sont pas immunisées face aux tentations autoritaires. Viktor Orban, le premier ministre hongrois s’est octroyé les quasi-pleins pouvoirs le 30 mars 2020. L’exécutif peut désormais légiférer dans tous les domaines sans en référer au parlement pour un temps illimité. Le virage de la Hongrie, membre de l’UE depuis 2004 et à ce titre adhérent présumé aux valeurs des démocraties libérales, n’est pas une surprise. Il n’est que l’aboutissement d’une stratégie d’une mise au pas progressive des contrepouvoirs engagée depuis 2010 par Viktor Orban, héraut de la démocratie illibérale. En mars 2015 Le Cosmopolitain, journal papier de l’association Cosmopolitan Project Foundation (CPF), qui porte soutien aux sociétés civiles dans les pays en mutation démocratique, donne parole à Balàsz Nagy Navarro, journaliste hongrois. Celui-ci relate à Blaise Gonda, l’altération de la liberté de la presse en Hongrie, dont il a été le témoin et aussi la victime. Un point de vue qui éclaire la situation actuelle.




Blaise Gonda : Pouvez-vous nous expliquer votre parcours de journaliste en Hongrie et votre engagement en faveur d’une expression libre au sein de la presse hongroise ?

Balàzs Nagy Navarro : J’ai effectué la majeure partie de ma carrière dans les médias publics en Hongrie, notamment à la télévision hongroise pour des chaînes d’information. J’emploie le passé car j’ai été renvoyé deux fois, en raison de mes opinions politiques. Je n’étais pas satisfait de la façon dont l’information était diffusée dans les médias, lesquels selon moi devraient être objectifs et impartiaux. Mais en réalité, les médias publics hongrois ont toujours été contrôlés ou bien influencés d’une manière ou d’une autre par le gouvernement. Les pressions exercées sont variées, certains gouvernements ont « placé » des personnes, d’autres ont exercé des pressions voire des manipulations – je fais référence ici au gouvernement de Viktor Orbán.

J’ai été renvoyé une première fois en 2006. A l’époque, j’étais journaliste radio, à la Radio Civique Hongroise. J’assurais deux heures de diffusion hebdomadaire sur les droits de l’Homme. Ce fut une belle expérience, j’exerçais mon métier de journaliste certes sans être rémunéré mais je ne subissais aucun contrôle éditorial. Je pouvais donc dire ce que je voulais.

Puis, en 2011, j’ai été renvoyé une deuxième fois, cette fois de la télévision publique hongroise. Voilà comment cela s’est passé. J’ai longtemps travaillé comme correspondant international senior dans de nombreux pays. Mes reportages ont fini par poser problème. Cela, on ne me l’a jamais dit ouvertement mais, on me l’a fait comprendre : en tant que rédacteur international senior, je n’avais plus le doit d’aller à l’étranger ! Puis, à partir de 2011, les violations de l’information et les manipulations ont été de plus en plus courantes.[1] C’est ce qui m’a conduit à mener une grève de la faim. J’ai fini par être renvoyé. En 3 ans, depuis mon renvoi, j’ai connu trois procès et trois juges.

Pour en revenir aux médias, justement, sont-ils encore libres en Hongrie ?

Pour commencer, je ne pense pas qu’une liberté absolue de la presse et des médias, à 100%, soit possible en général – il est impossible d’être totalement libre de toute influence ou interférence politique, économique, culturelle ou relative à la sécurité du territoire.

Ceci posé, je dirais que nous avons une presse plus ou moins libre sur la toile, sur internet, où s’exprime une pluralité d’opinions. C’est aussi le secteur des médias qui est le moins sujet à des réglementations. Les médias en ligne sont, disons, partiellement libres.

La presse écrite aussi est partiellement libre. En un sens, nous avons de la chance, en ce moment[2]. Un conflit ouvert a éclaté dernièrement entre Viktor Orbàn et Lajos Simicska, un oligarque qui a longtemps été son soutien. Simicska détient une grande partie de la presse et des médias, jusqu’ici favorables au gouvernement de Viktor Orbàn. Une partie de la presse s’est autorisée à être un peu plus critique, plus libre qu’avant ; pour autant beaucoup d’informations restent encore en dehors des médias de masse.

Enfin, les médias publics, notamment la télévision et la radio ne sont pas libres, en revanche.

Mais alors quel est, selon vous, le rôle des médias dans une démocratie ?

Le rôle numéro 1 de la presse est de donner l’information, de dire au peuple ce qu’il se passe. D’abord, fournir de l’information, accessible à tous, quelle que soit votre orientation politique, c’est la base ; ensuite seulement vient la seconde étape, qui est le traitement de l’information. Si je n’ai pas cela, je ne peux pas, en tant que citoyen, parler des autres choses dont devraient parler les médias. Vous pouvez argumenter autant que vous voulez sur les réseaux sociaux, si vous êtes connectés : il y a certaines choses que vous ne savez pas.

En Hongrie, on a l’impression que la démocratie recule, puisque les libertés sont rognées, et notamment la liberté d’expression. Quelle est votre analyse ?

Il y a beaucoup de choses à dire à ce sujet…

D’abord, sur la place de la politique dans les medias. C’est un vrai sujet. Nous sommes prompts à critiquer les politiciens mais ils ne sont pas seuls en cause. Les journalistes, les médias sont aussi responsables de cette situation. Ils se laissent influencer. Or tant qu’ils ne se battront pas pour leurs droits, personne ne le fera pour eux, notamment pas Bruxelles.

Ensuite, la Hongrie vit encore sous le poids de l’héritage communiste. On ne peut pas oublier 40 ou 50 années d’héritage communiste, c’est malheureusement présent dans les mentalités, même pour les jeunes générations qui n’ont pas connu cette période. Il leur faut s’autoriser à penser librement. Il leur faut également prendre conscience qu’ils n’ont pas que des obligations mais aussi des droits. Et que pour pouvoir jouir pleinement de ses droits, il faut se battre – pas au sens littéral, bien entendu.

Cela s’explique par l’Histoire de la Hongrie, mais c’est aussi celle de toute cette région de l’Europe. Après la chute du rideau de fer, tout le monde ici, dans cette région, espérait des changements positifs dans sa vie quotidienne même. Mais l’on ne peut pas « sauter » d’une période à une autre. Le peuple hongrois a été plutôt avisé, d’ailleurs, en pratiquant l’alternance démocratique. On a eu des gouvernements de tous les bords à la tête de ce pays, socialiste, libéral, conservateur…. Tous les quatre ans, si le gouvernement n’avait pas tenu ses promesses, les Hongrois votaient contre lui et se disaient : « Essayons autre chose. » Les gens ont le sentiment que ce qu’ils ont obtenu ces 25 dernières années ne correspond pas à l’idée qu’ils se faisaient d’une société démocratique et que le pays dans son ensemble ne se porte pas mieux qu’avant. D’ailleurs, le principal fait notable des élections de 2010, c’est la disparition pure et simple du SzDSz (Szabad Demokratàk Szövetsége - Alliance des démocrates libres, centre-gauche) et du MDF (Magyar Demokrata Forum - Forum démocratique hongrois, centre-droit), les deux partis qui ont été à l’origine des changements, lors du passage d’un régime autoritaire à un régime démocratique. Ils ont été tenus pour responsables de l’échec de la transition.

Prenez Monsieur Orbàn : il a commencé son parcours en tant qu’activiste libéral anti-austérité inscrit à droite. Maintenant sa politique est devenue populiste, elle pourrait être de gauche comme de droite – c’est sans importance ! - et elle est parfois même extrêmement proche des rhétoriques des partis extrémistes. Et voilà comment on en arrive à cette situation si étrange d’un pays au cœur de l’Europe qui de bon élève des pays en transition, est devenu le pire des cancres !

Alors, pour répondre à votre question par rapport aux médias, j’ai pris l’habitude de dire qu’il n’y a pas vraiment de presse libre ou de vraie presse, tant qu’il n’y a pas de véritable démocratie. Cela sonne très démagogique, mais sans une véritable démocratie, il n’y a pas de véritable liberté de la presse. Je pense que les journalistes sont responsables. Je suis responsable.

Mais justement, étant donnée la terrible situation que vous décrivez, peut-on encore parler de démocratie dans la Hongrie de 2015 ? Etes-vous un journaliste dans un pays démocratique ou non ?

Je ne sais pas ce que vous avez entendu dire de la Hongrie, que c’est une dictature probablement ? Non, ce n'est pas une dictature, ce serait facile.

Si la Hongrie est encore une démocratie ? Eh bien pour l’instant, je peux faire ce que je veux, à condition d’en accepter les conséquences. Il y a des journalistes courageux, ailleurs dans le monde, qui risquent non seulement leur vie, mais aussi celle de leur famille. Personne n’est tué, ici, torturé ou jeté en prison s’il dit quelque chose.

Alors oui, ils vont essayer de vous menacer comme ils l’on fait avec moi. Mais enfin, vous irez au tribunal et la Hongrie sera toujours un pays démocratique avec un appareil judiciaire indépendant. Bien sûr ce sont des pressions bien réelles, mais on peut faire avec. Mais si l’on n’est pas seul, il est plus facile de se battre.

Je ne comprends pas pourquoi les journalistes ici ne posent pas plus de questions, pourquoi ils n’agissent pas, pourquoi ils n’essaient pas de se rassembler. Il n’y pas de solidarité dans ce pays. Et sans solidarité, sans mobilisation, les changements sont très difficiles à mettre en place.

[1] En décembre 2011, Balàzs Nagy-Navarro a entamé une grève de la faim avec sa collègue Aranka Szàvuly devant le siège de leur employeur, la télévision publique hongroise MTV. A l’époque vice-président du Syndicat indépendant des réalisateurs de télévision et de cinéma, ils protestaient contre le floutage de Zoltàn Lominci, ancien président de la Cour Constitutionnelle, dans un reportage télévisé, effectué à la demande de la direction de MTV. Suite aux lois sur les médias de janvier 2011, la direction de MTV et des médias publics avait été confiée à des cadres proches du FIDESZ, le parti au pouvoir. [2] Interview réalisée en mars 2015. Lajos Simicska est un magnat des médias et l’une des plus grosses fortunes de Hongrie. Il est un soutien historique de Viktor Orbàn dont il a suivi la carrière politique en coulisses depuis les années 1990. En février 2015, il menace Orbàn d’une « guerre médiatique à outrance » si le gouvernement maintenait son projet de taxe sur les revenus publicitaires des médias, qui menaçait plusieurs supports média de son empire. Une guerre ouverte éclate, par médias interposés. Le gouvernement fait pression sur les rédactions des médias possédés par Simicska, des démissions en chaîne se succèdent tandis que la direction des médias publics est remplacée par des personnes proches du parti d’Orbàn. Source: Cosmopolitan Project Foundation

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