• Robert Vincent

«Les épidémies sont des accélérateurs d’inégalités»

Jean-François Corty exerce dans une clinique parisienne qui gère des fins de vie de malades graves du Covid, non prioritaires, en réanimation. Rompu à la médecine de guerre après plus de vingt ans dans l’humanitaire sur les théâtres les plus sanglants de la planète, dont la moitié à l’ONG Médecins du monde en tant que directeur des opérations internationales, il pose un regard sans concession sur la situation sanitaire française.


6 AVRIL 2020 Par Rachida EL Azzouzi


La nuit dans une clinique parisienne, à pratiquer des soins palliatifs sur des malades graves du Covid-19 considérés comme non prioritaires dans les services de réanimation débordés ; le jour dans un centre d’hébergement à soigner les plus vulnérables, femmes seules, familles précaires, SDF à la rue, contaminés par le virus qui bouleverse le monde : Jean-François Corty est sur tous les fronts depuis que l’épidémie de coronavirus frappe la France. Rompu à la médecine de guerre après plus de vingt ans dans l’humanitaire sur les théâtres les plus sanglants de la planète, dont la moitié à l’ONG Médecins du monde en tant que directeur des opérations internationales, il pose un regard sans concession sur la situation sanitaire française


La situation ne s’améliore pas en France en termes de décès, même si depuis quelques heures, le nombre de nouvelles entrées en réanimation semble se stabiliser. Qu’en est-il dans la clinique parisienne oùvous assurez des gardes de nuit ?


Jean-François Corty : Notre clinique n’a pas été requise. Elle s’est retrouvée submergée parce qu’elle est une interface entre l’hôpital et l’Ehpad, qu’elle accueille des personnes âgées pour des soins de suite et de la réadaptation. Les mêmes enjeux qu’en Ehpad ou dans les hôpitaux qui font de la gériatrie nous éclatent à la figure. Par ailleurs, nous commençons à recevoir des patients Covid + orientés par l’AP-HP pour désengorger l’hôpital.


Nous enregistrons plusieurs morts par semaine, ce qui n’est pas le cas en temps normal. En général, nous connaissons peu de décès, en moyenne cinq par an. Presque la moitié des patients de la clinique, une quarantaine sur une centaine, est infectée du Covid-19. Nous avons des difficultés à avoir des masques FFP2, c’est très tendu. Le médecin-chef de la clinique se bat au quotidien pour qu’on ait le matériel adéquat. 


On prend en charge les cas simples, modérés et graves. Depuis quinze jours, il est de plus en plus dur de transférer des patients en réanimation à Paris. De fait, nous sommes amenés à faire dans une proportion anormale du soin palliatif, car nous n’avons pas de service de réanimation. 


Vous êtes donc confronté aux dommages collatéraux du tri des patients ?


Il est difficile de transférer des patients d’un certain âge, on fait au cas par cas. On sait qu’il sera difficile pour eux de supporter la réanimation, de la ventilation sur une moyenne de 15 jours, sachant que derrière, c’est plusieurs mois d’accompagnement, avec des impacts neurologiques conséquents. Aujourd’hui, on propose de garder des places pour des patients qui ont le plus de chance de s’en sortir. C’est logique, compte tenu du contexte sanitaire.


J’entendais le directeur de la santé balayer d’un revers de main le tri des patients. Son analyse ne fait pas écho à ma réalité de terrain. Que ce soit en clinique où j’exerce ou dans les Ehpad, on est obligés de faire du palliatif de manière importante. C’est simple. Pour les cas graves, c’est soit la réanimation, soit le soin palliatif, car on pense que vous avez peu de chances de survivre, chance qu’on vous aurait octroyée dans un autre contexte sanitaire. Cela s’appelle bien du tri, de la médecine de catastrophe.


Nous éprouvons une grande difficulté à pouvoir accompagner la fin de vie. Il va falloir être innovants sur cette question, avec, pourquoi pas, des équipes mobiles pour former les infirmières sur place dans les Ehpad, les aider à promulguer les médicaments de fin de vie, vu que les médecins sont débordés et passent quand ils le peuvent. Il faut des dispositifs innovants si on veut accompagner dignement des patients en fin de vie.


Face au manque de moyens, dont les protections de base, de nombreux soignants ont l’impression« de travailler comme dans un pays du tiers-monde». Vous qui avez fait toute votre carrière dans l’humanitaire, êtes-vous tenté par la même comparaison ?


Je ne ferai pas ce rapprochement-là pour avoir exercé dans des pays à travers le monde où les moyens sanitaires sont très faibles, voire inexistants. Mon expérience humanitaire m’a amené à faire du soin palliatif en urgence dans des pays du Sud du fait de cette absence de moyens. Vivre cela aujourd’hui en France est douloureux. Des patients vont mourir parce qu’on fait du tri, parce qu’on manque de moyens humains et matériels. C’est bien réel. Dans les pays du Nord, on n’est pas préparés à gérer de telles situations.


Le président français parle de « guerre ». Vous qui en avez connu de multiples sur le terrain humanitaire, êtes-vous d’accord pour employer ce terme ? 


Le président emprunte à une rhétorique guerrière pour signifier la gravité de la situation et légitimer des mesures qui mettent à mal les libertés. Mais nous ne sommes pas vraiment en guerre, nous faisons de la médecine de catastrophe avec un afflux de patients graves sans vaccin ni traitement dans un temps très court, comme après un tremblement de terre massif. Les soignants sont en guerre mais pas les civils. Personne ne va prendre de bombes sur la tête comme les civils au Yémen ou en Syrie. 


Cette logique belliqueuse et d’héroïsation des soignants est une stratégie de communication qui tend à mystifier le réel, éluder les problèmes de fond et limiter un débat rationnel qui doit continuer concernant la stratégie sanitaire, sociale et, de fait, sécuritaire. Le temps viendra de critiquer les trente années d’ajustements structurels où on a détruit les filets sociaux dans les pays du Nord, où l’ultralibéralisme a remis en question le fameux État-providence, mis à mal les systèmes de santé solidaires. 


Renforcer les systèmes de santé publics, défendre l’accès aux soins pour tous qui est un droit fondamental, y compris pour les plus vulnérables pour ne pas creuser les écarts, est peut-être un point de vue de droit-de-l’hommiste gauchiste, bien-pensant, tel que décrié ces dernières années par ceux qui défendent une idéologie ultralibérale violente, mais c’est de fait une nécessité de santé publique. 


Non seulement il faut questionner les choix et arbitrages en matière de politique publique ayant été faits ces dernières décennies, mais il faut aussi revoir la doctrine plus globale de l’État français dans sa capacité de gérer la mondialisation…


Et se méfier de ses limites ! Plus de la moitié des médicaments sont encore faits en France, mais les principes actifs – les matières premières – sont mondialisés. Des laboratoires ne vont plus pouvoir fabriquer leurs médicaments du fait de la paralysie d’une partie du monde, dont la Chine. C’est une réflexion qui doit être menée sur notre indépendance, sur le choix de nos dépendances.


Depuis les années 1970, on a pensé que les maladies infectieuses n’étaient plus un problème, avec notamment l’éradication de la variole. Pourtant, on a eu des alertes avec le Sras, le VIH, pour nous rappeler que la menace était bien réelle. On sait aussi que la question de la pollution, de la crise climatique, à l’ère de l’anthropocène, n’est pas une vue de l’esprit et a un impact sur l’évolution des épidémies. Avec l’émancipation des villes qui s’étendent et vont côtoyer les forêts, il faut s’attendre à l’augmentation de la transmission de virus de l’animal à l’homme. Il est important de considérer les origines de cette épidémie et sa prise en charge en finançant davantage la recherche fondamentale, mais aussi les sciences sociales.


On est choqués car il y a des morts en masse sur un temps bref. On ne se rend en revanche pas assez compte des effets de la crise climatique, car on ne voit pas les gens mourir en bas de chez nous à cause de cela. Il y a urgence à revoir nos pratiques économiques fondées sur des logiques de prédation, à revoir les modes de production intensive. Faire venir du soja du Brésil pour nourrir des élevages de porc intensifs en Bretagne, c’est terminé !


Vous assurez et coordonnez les soins aussi la journée d’un centre d’hébergement dans le XIVe arrondissement de Paris pour femmes seules, familles précaires et SDF atteints du coronavirus, géré par l’association Aurore et la mairie de Paris. Comment vont-ils ? 


L’enjeu, dans ce centre, c’est comme pour Ebola en Afrique : créer les conditions pour qu’il ne soit pas un lieu d’amplification de l’épidémie et qu’il n’y ait donc pas une aggravation de l’exposition chez les plus vulnérables. La situation est radicalement différente que celle du mois dernier. Le centre se remplit progressivement. On fait en sorte que les cas qui ne nécessitent pas une hospitalisation ne se compliquent pas en retournant à la rue, leur fragilité les rend exposés à des formes graves de la maladie.


Nous accueillons beaucoup de femmes seules qui viennent d’accoucher, avec leur nourrisson de quelques jours, et qui n’ont pas de logement stable, ainsi que des familles à protéger de la contamination après que l’un des membres a été diagnostiqué Covid-19. Nous assurons aussi la continuité des soins pour des populations fragilisées migrantes, sans abri, qui ont des comorbidités du type maladie chronique, ainsi que la prise en charge de victimes de violences sexuelles liées à la violence de la rue et des parcours migratoires.


Les patientes nous sont adressées par l’hôpital, par les équipes de Médecins sans frontières qui font du soin et des tests dans les gymnases et les centres d’hébergement, ainsi que par les équipes mobiles de la ville de paris, pour des patients qui ne peuvent être confinés. 


Les épidémies sont des accélérateurs d’inégalités, y compris chez nous. Les cadres sont derrière leurs ordinateurs pendant que les plus précaires sont au travail sur le terrain. Quand on peut partir à la campagne, dans sa résidence secondaire, on se met à l’abri. L’un des facteurs de comorbidité qui fragilise face au Covid-19, c’est aussi la malbouffe, avec ses conséquences : l’obésité, l’hypertension et le diabète notamment. Or on sait combien celle-ci est liée à la précarité. Plusieurs millions de personnes souffrent du mal-logement. Là aussi, on a des facteurs de risques notamment liés à l’asthme, à cause de l’insalubrité, de l’humidité, qui font qu’on est plus à risque. 


L’épidémie n’épargne pas l'Afrique, que vous connaissez bien, avec plus d’une quarantaine de pays sur 54 frappés. Êtes-vous inquiet ? 


Je suis très inquiet de ce qui se passe sur ce continent, en Afrique du Sud, au Burkina Faso, au Maroc, en Algérie, en République démocratique du Congo, etc. Quand on sait les difficultés qu’ont les populations de ces pays à pouvoir accéder à des structures de santé car les moyens sont faibles ou inexistants, on peut s’attendre à beaucoup de casse. Le confinement y très compliqué car le quotidien, c’est déjà de survivre. L’accès à la nourriture, au travail se fait au jour le jour, dans la rue. Être confiné quand on n’a pas d’argent de côté va être très compliqué à gérer.


Si vous rajoutez les conflits armés, les déplacements de population, la situation sera encore plus intenable, avec une vraie difficulté pour les équipes humanitaires et soignants locaux de se déplacer. Il est à ce titre primordial que la France, l’Europe, les pays du Nord soutiennent les pays les plus précaires. Si on ne les accompagne pas, il va y avoir une hécatombe et l’épidémie reviendra chez nous si elle n’est pas gérée ailleurs du fait de la grande contagiosité du virus.


En revanche, et cela est paradoxal, dans ces pays où les personnes âgées meurent plus tôt qu’en Occident de différentes pathologies, on peut espérer que la mortalité sera plus faible. La moyenne d’âge est autour de 19-20 ans dans plusieurs pays, même si on a vu des exceptions, des jeunes décéder. On a aussi beaucoup d’espoirs fondés sur les prochains résultats de nombreuses expériences avec des traitements, que ce soit l'hydroxychloroquine ou d’autres médicaments. Pour le vaccin, il faudra encore attendre plusieurs mois. 


Un échange sur la chaîne d’information en continu LCI provoque colère, indignation et polémique. Jean-Paul Mira, chef de service à l’hôpital Cochin à Paris, suggère à Camille Locht, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche scientifique (Inserm) de faire de l’Afrique,« où il n’y a pas de masques, pas de traitement, pas de réanimation », un cobaye pour les tests de vaccins contre le coronavirus,« un peu comme c’est fait d’ailleurs sur certaines études avec le sida, où chez les prostituées ».Plusieurs associations ont saisi le CSA et dénoncent des propos racistes.


Je n’ose imaginer chez ces éminents intervenants une quelconque forme de pensée suprémaciste, voire raciste. Je mets ces réflexions abjectes sur le compte de l’impréparation, de la maladresse et l’incapacité qu’ont certaines personnes d’assumer qu’elles n’ont pas réponse à tout et qu’il faut savoir parfois se taire. On ne s’improvise pas chercheur et on ne s’improvise pas non plus commentateur télé en direct. Je laisse le CSA se prononcer.  


Les précaires en général, qu’ils soient en Afrique ou ailleurs, ne sont pas des cobayes. Ils doivent être respectés et les cadres éthiques des protocoles s’appliquent à tous. De manière plus générale, la place importante prise par le corps médical dans les chaînes d’infos en continu en ce moment doit nous interroger. Si on a besoin d’informations médicales, épidémiologiques pour comprendre ce qui nous arrive, on a besoin aussi d’intervenants en sciences sociales pour mieux lire le réel et sa complexité. On peut aussi éteindre la télé, prendre un livre, écouter de la musique et s’occuper davantage de ses proches.


Retrouvez l'intégralité de l'article sur le site de Médiapart

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