• Serge Bléhoua

Macron au Financial Times: "Il est temps de penser l'impensable"

Dans cet entretien exclusif au Financial Times, le journal de l'élite globalisée, qui a toujours eu une tendresse particulière pour cet enfant prodige, ancien banquier d'affaires, (ce qui explique le ton conciliant de l'article ); Emmanuel Macron met en mots son projet de réinvention entamée devant 36 millions de personnes en France, lundi 13 avril dernier. En s'adressant aux élites du monde entier, il prône la révolution copernicienne, les pensées non orthodoxes et la fin de la mondialisation telle qu'elle est aujourd'hui. Il met dans un même prolongement lutte contre la pandémie et lutte contre le réchauffement climatique, appelle de ses voeux actions multilatérales et lutte contre les inégalités. Emmanuel Macron met également en garde contre les égoïsmes nationaux qui pourrait faire disparaître l'Union européenne et l'euro et appelle à la solidarité européenne. Il reconnaît enfin qu'il ne sait pas où cette crise mène mais avertit que les peuples ont dorénavant les yeux grands ouverts et que le refrain du "ce n'est pas possible" ne sera plus jamais audible après la mise en arrêt volontaire de l'économie. Interview réalisée par Victor Mallet et Roula Khalaf. Traduction: Serge Bléhoua


"Nous nous embarquons tous dans l'impensable", dit Emmanuel Macron, penché en avant à son bureau au Palais de l'Elysée à Paris après qu'un employé ait nettoyé la surface et les bras de sa chaise avec une lingette désinfectante.

Jusqu'à présent, M. Macron a toujours eu un grand projet pour l'avenir.

Après avoir pris le pouvoir lors d'une victoire électorale surprise en 2017, le président français hyperactif a annoncé un tourbillon de propositions ambitieuses pour réformer l'Union Européenne qui a rendu perplexe ses partenaires européens les plus prudents. Lors de sa présidence du G7 l'année dernière, il a tenté de réconcilier les États-Unis et l'Iran et de faire la paix entre la Russie et l'Ukraine, rien que cela. Son gouvernement, quant à lui a légiféré avec acharnement pour moderniser la France.

Cependant la pandémie de coronavirus, a réussi a laisser même le décidé M. Macron tâtonner pour trouver des solutions à une crise sanitaire mondiale qui a tué près de 140 000 personnes, et éviter aux économies française et mondiale une dépression comparable au krach de 1929.

"Nous sommes tous confrontés au besoin profond d'inventer quelque chose de nouveau, car c'est tout ce que nous pouvons faire", dit-il.

Macron sur la Chine

"Ne soyons pas naïfs au point de dire qu'ils ont été bien meilleurs pour gérer cela. Il y a clairement des choses qui se sont passées dont nous ne sommes pas au courant"

Il fourmille toujours de projets, bien sûr. Il veut que l'Union Européenne lance un fonds d'investissement d'urgence de plusieurs centaines de milliards d'euros en faisant fi des réticences des pays du Nord pour soutenir l'Italie et l'Espagne, où plusieurs milliers de personnes sont mortes à cause de Covid-19. Et il désire que les pays riches aident l'Afrique en imposant un moratoire immédiat sur le paiement des dettes bilatérales et multilatérales.

Mais peut-être pour la première fois, M. Macron, étonnament hésitant, semble ne pas savoir si et quand ses propositions porteront leurs fruits. "Je ne sais pas si nous sommes au début ou au milieu de cette crise - personne ne le sait", dit-il. "Il y a beaucoup d'incertitude et cela devrait nous rendre très humbles".

Conséquences de la "distanciation sociale" et de la perturbation des voyages en cette période de pandémie extraordinaire, l'Elysée, habituellement une ruche, ne dispose plus que d'un personnel réduit sur place tandis que le rédacteur du Financial Times prend part à l'interview par liaison vidéo. M. Macron, d'habitude tactile - dont on a dit un jour qu'il "savait séduire une chaise" - est obligé de saluer ses invités de loin dans l'ornemental " salon doré" , la salle qui donne sur les pelouses du palais en direction des Champs-Élysées.


Cette pièce a été utilisée pour la première fois comme bureau du président français par le général Charles de Gaulle. Dans deux discours à la Nation, il y a un mois, M. Macron a délibérément adopté le ton de son modèle présidentiel, déclarant une guerre totale au virus, imposant l'un des contrôles les plus stricts en Europe concernant la liberté de circulation des personnes afin de ralentir la propagation de la maladie et affirmant que son gouvernement sauverait "coûte que coûte" les emplois et les entreprises. Derrière son bureau on retrouve aussi un exemple encadré d'une obligation anglo-française de 500 dollars datant de la Première Guerre mondiale et datant de 1915.

Pourtant, ces dernières semaines, la rhétorique belliqueuse a fait place à une vision plus réfléchie de la gestion la pandémie, et à la reconnaissance des défaillances logistiques qui ont laissé désespérément à court de masques médecins, infirmières et travailleurs essentiels tandis que les tests manquaient pour mesurer efficacement la propagation du virus.

Contrairement à d'autres dirigeants mondiaux, de Donald Trump aux États-Unis à Xi Jinping en Chine, qui tentent de ramener leurs pays au temps d'avant la pandémie, M. Macron, 42 ans, dit percevoir la crise comme une crise existentielle de l'humanité qui va changer la nature de la mondialisation et la structure du capitalisme international.

En tant que dirigeant européen libéral dans un monde de nationalistes acharnés, M. Macron dit espérer que le traumatisme de la pandémie rassemblera les pays dans une action multilatérale pour aider les plus faibles à traverser la crise. Il souhaite également utiliser ce cataclysme qui a incité les gouvernements à privilégier les vies humaines plutôt que la croissance économique comme une opportunité pour s'attaquer aux catastrophes environnementales et aux inégalités sociales qui, selon lui, menaçaient déjà la stabilité de l'ordre mondial.


Mais il ne cache pas sa crainte que cela soit l'opposé qui advienne, et que les fermetures de frontières, les récessions économiques et la perte de confiance dans la démocratie renforcent le poids des autoritaires et des populistes qui tentent déjà d'exploiter la crise, de la Hongrie au Brésil.

Macron sur l'environnement

"Le risque climatique semble très lointain car il touche l'Afrique et le Pacifique. Mais quand il vous atteint, c'est l'heure du réveil"

"Je pense que c'est un choc anthropologique profond", dit-il. "Nous avons arrêté la moitié de la planète pour sauver des vies, il n'y a pas de précédent pour cela dans notre histoire."

"Mais cela va changer la nature de la mondialisation, avec laquelle nous avons vécu ces 40 dernières années... Nous avions l'impression qu'il n'y avait plus de frontières. Tout était circulation et accumulation accélérées", dit-il. "Il y a eu de vrais succès. Il y a eu, les coups portés aux totalitarismes, la chute du mur de Berlin il y a 30 ans et, avec des hauts et des bas, la sortie de centaines de millions de gens de la pauvreté. Mais, tout particulièrement ces dernières années, notre système a accru les inégalités dans les pays développés. Et il était clair que ce type de mondialisation était parvenu à la fin de son cycle et qu'elle sapait la démocratie".


M. Macron a répondu à la question de savoir si les efforts erratiques déployés pour endiguer la pandémie de Covid-19 n'avaient pas mis en évidence les faiblesses des démocraties occidentales et souligné les avantages des gouvernements autoritaires tels que la Chine.


"Il n'y a pas de comparaison, dit-il, entre les pays où l'information circule librement et où les citoyens peuvent critiquer leurs gouvernements et ceux où la vérité est étouffée". "Compte tenu de ces différences, des choix faits et de ce qu'est la Chine aujourd'hui, que je respecte, ne soyons pas naïfs au point de dire qu'elle a été bien meilleure pour gérer cela", poursuit-il. "Nous ne savons pas. Il y a clairement des choses qui se sont passées dont nous ne savons rien".


Le président français insiste sur le fait que l'abandon des libertés pour lutter contre la maladie constituerait une menace pour les démocraties occidentales. "Certains pays font ce choix en Europe", dit-il en allusion claire à la Hongrie et à la décision de Viktor Orban de gouverner par décret. "Nous ne pouvons pas accepter cela. Vous ne pouvez pas abandonner votre ADN fondamental sous prétexte qu'il y a une crise sanitaire".

M. Macron est particulièrement préoccupé par le sort l'UE et de l'euro. En tapant plusieurs fois sur son bureau pour souligner ses points, il affirme que l'Union et la monnaie unique seront toutes deux menacées si les membres les plus riches, comme l'Allemagne et les Pays-Bas, ne font pas preuve de plus de solidarité avec les nations du Sud de l'Europe frappées par la pandémie.

Cette solidarité devrait prendre la forme d'une aide financière financée par une dette mutualisée - un anathème pour les décideurs politiques néerlandais et allemands, qui rejettent l'idée que leurs contribuables remboursent les prêts accordés aux Grecs et aux Italiens.

M. Macron avertit que le fait de ne pas soutenir les membres de l'UE les plus durement touchés par la pandémie aidera les populistes à remporter la victoire en Italie, en Espagne et peut-être en France et ailleurs.

Macron sur les atteintes à la démocratie

"Nous ne pouvons accepter cela. Nous ne pouvons sacrifier notre ADN sur l'autel d'une crise sanitaire"

Il est évident que les populistes diront : "Quel est ce grand voyage qu'ils [l'UE] ont à vous offrir? Ces gens ne vous protégent pas en cas de crise, il ne vous protégeront pas après, ils n'ont aucune solidarité avec vous", dit-il, paraphrasant les arguments que ces politiciens utiliseront au sujet de l'UE et des pays d'Europe du Nord. "'Quand les immigrants arrivent dans votre pays, ils vous disent de les garder. Quand vous avez une épidémie, ils vous disent d'y faire face. Ils sont bien gentils. Ils sont en faveur de l'Europe quand il s'agit de vous exporter les biens qu'ils produisent. Ils sont pour l'Europe quand il faut faire venir une main-d'œuvre pour produire les pièces automobiles que nous ne fabriquons plus chez nous. Mais ils ne sont pas pour l'Europe quand il s'agit de partager le fardeau".

Pour M. Macron, les membres les plus riches de l'UE ont une responsabilité particulière dans la gestion de cette crise. "Nous sommes à un moment de vérité, qui consiste à décider si l'Union européenne est un projet politique ou simplement un projet de marché. Je pense que c'est un projet politique... Nous avons besoin de transferts financiers et de solidarité, ne serait-ce que pour que l'Europe tienne bon", dit-il.

Alors que l'économie française devrait se contracter de 8 % cette année et que des millions de travailleurs temporairement licenciés sont encore payés grâce au régime du "chômage partiel" pour un coût de 24 milliards d'euros, le gouvernement s'attend à un déficit budgétaire de 9 % du produit intérieur brut en 2020, le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale.


Quoi qu'il en soit, la crise économique actuelle déclenchée par Covid-19 est si grave que de nombreux membres de l'UE et de la zone euro défient déjà les injonctions des traités européens interdisant les aides d'État aux entreprises.

La capacité des gouvernements à ouvrir les robinets budgétaires et monétaires pour éviter les faillites massives et sauver des emplois sera décisif pour préserver l'avenir politique très incertain de M. Macron en France.

Bien que souvent salué à l'étranger pour son internationalisme libéral énergique, M. Macron a récemment été traité par des opposants internes de l'extrême gauche à l'extrême droite - y compris les manifestants anti-élite les gilets jaunes - comme le président des riches, un ancien banquier d'affaires de Rothschild qui veut imposer le capitalisme du libre marché à ses citoyens réticents.

En réalité, M. Macron avait déjà commencé à refreiner son élan réformateur avant la pandémie face à l'opposition farouche d'une gauche renaissante et aux vestiges du mouvement des gilets jaunes. Après deux années bien occupées à libéraliser le marché du travail, à réduire la charge fiscale des travailleurs et des entrepreneurs et à tenter de simplifier le coûteux système de retraite du pays, il a fait marche arrière l'année dernière au sujet de la réduction du nombre de fonctionnaires, tandis que le mois dernier il a carrément suspendu ses projets de réformes pendant toute la durée de la crise du coronavirus.

M Macron a tenté de se saisir des causes environnementales et d'adoucir son image pour courtiser la gauche et les Verts à l'approche d'une élection en 2022 qui, espère-t-il, sera un remake de la finale de 2017 contre Marine Le Pen, leader du parti d'extrême droite Rassemblement national.

Le covid-19 pourrait être l'occasion pour lui de montrer qu'il agit pour humaniser le capitalisme. Selon lui, il s'agit notamment de mettre fin à un monde "hyper-financiarisé", de redoubler d'efforts pour sauver la planète des ravages du réchauffement climatique et de renforcer la "souveraineté économique" française et européenne en investissant dans des secteurs industriels tels que les batteries pour véhicules électriques, et également maintenant les équipements médicaux et les médicaments, secteurs dans lesquels la dépendance de l'UE est envers la Chine est devenue trop importante.

Macron sur l'Europe

"Nous sommes à un moment de vérité, qui consiste à décider si l'Union européenne est un projet politique ou simplement un projet de marché"

Il y a une prise de conscience, dit M. Macron, des gens que si on pouvait faire l'impensable aux économies afin de ralentir une pandémie, on pourrait faire de même pour arrêter un changement climatique catastrophique. Les gens ont compris "que personne n'hésite à faire des choix de rupture et brutaux lorsqu'il s'agit de sauver des vies. Il en va de même pour le risque climatique",ajoute-il. "Les grandes pandémies de syndromes de détresse respiratoire comme celles que nous vivons actuellement semblaient très lointaines, car elles s'arrêtaient toujours en Asie. Eh bien, le risque climatique semble très lointain parce qu'il touche l'Afrique et le Pacifique. Mais quand il vous atteint, c'est l'heure du réveil".

M. Macron a comparé la peur de l'étouffement qui accompagne le Covid-19 aux effets de la pollution de l'air. "Quand nous sortirons de cette crise, les gens n'accepteront plus de respirer de l'air pollué", dit-il. "Les gens diront... Je ne suis pas d'accord avec les choix de société où je vais respirer un tel air, où mon bébé aura une bronchite à cause de cela. N'oubliez pas que vous avez tout arrêté pour cette histoire de Covid, mais maintenant vous voulez me faire respirer du mauvais air !"

Comme certains de ses prédécesseurs - et à la différence de la plupart de ses homologues actuelsdes autres démocraties occidentales - M. Macron est ouvertement intellectuel, toujours débordant d'idées et de projets qui hérissent parfois ses partenaires européens plus mesurés.

Parmi les livres empilés au hasard - ou peut-être avec art - derrière son bureau, on trouve des œuvres de feu le président socialiste François Mitterrand, du pape François, les lettres échangées par Flaubert et Turgenev, et quelques exemplaires de l'autobiographie de M. Macron, Révolution : Réconcilier la France, écrit pour la campagne électorale de 2017.

Pourtant, lorsqu'on lui demande ce qu'il a appris sur le leadership depuis son élection, il admet candidement qu'il est trop tôt pour dire où cette crise mondiale va conduire. M. Macron dit avoir des convictions profondes sur son pays, sur l'Europe et le monde, sur la liberté et la démocratie, mais en fin de compte, les qualités nécessaires face à la marche implacable des événements sont l'humilité et la détermination.

"Je n'ai jamais rien imaginé car je me suis toujours mis entre les mains du destin", dit-il. "Il faut être disponible pour son destin... c'est là que je me trouve, prêt à me battre et à promouvoir ce en quoi je crois tout en restant disponible pour essayer de comprendre ce qui me semblait impensable".

Source: le Financial Times

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