• Robert Vincent

Quarantaine.Les “Gens de la forêt” de Sumatra s’entourent des arbres pour se protéger du Covid-19

À Sumatra, en Indonésie, les Orang Rimba se sont enfoncés au plus profond de la forêt pour se protéger du nouveau coronavirus. Une pratique ancestrale essentielle à la survie de ce peuple autochtone.


Une survie pourtant menacée, bien avant le coronavirus, par la déforestation galopante, pour laisser place à l'huile de palme; une empreinte dramatique que nos civilisations dites "évoluées" creusent chaque jour davantage.


Et si, en toute humilité, en se lavant de toute l'arrogance de nos sociétés riches ou dites "élaborées", nous revenions à des principes simples, d'il y a bien longtemps, que nous avons, au fil du temps, effacé de nos mémoires primitives. Ceux de nos de sens disparus, sens de la Nature, de la Vie, qui nous font tant défaut aujourdhui. Nous aurions sans doute beaucoup à apprendre de l'instinct de vie, des peuplades pleines de sagesse et de raison simple sur lesquels Claude Lévi-Strauss a tant dit et écrit.



Un très beau texte, publié par Irma Tambunan, le 27 avril 2020





Dessin de Midi, Albanie



Les communautés d’Orang Rimba [“Gens de la forêt”], qui vivent à l’intérieur des terres de la province de Jambi [Sumatra], possèdent une tradition très ancienne de protection. Qu’ils appliquaient bien avant les exhortations à garder une distanciation sociale lancées depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Les Orang Rimba appellent cette coutume besesandingon– ou comment se protéger des personnes malades ou soupçonnées de l’être.


À l’annonce de la pandémie, plusieurs chefs de ce peuple traditionnellement nomade ont pris très rapidement des mesures. Ils ont emmené les personnes de leur groupe qui campaient à la lisière de la forêt se réfugier au fin fond du parc national de Bukit Duabelas. L’objectif étant de les mettre à l’abri de la menace d’une propagation du virus. L’un d’eux, Bepayung, raconte que cette attitude perdure depuis des générations.



Isolement dans une cabane


Quand des Orang Rimba rentrent de la ville ou d’un village à l’extérieur de la forêt, ils ne retrouvent pas immédiatement leur famille. Ils sont mis en quarantaine dans une sudung, une simple cabane recouverte d’une bâche. Cette sudung est située à au moins 200 ou 500 mètres des plus proches habitations des autres familles.


Ainsi, si les nouveaux arrivants ont contracté une maladie au cours de leur voyage, ils ne contamineront pas leurs proches. Après une semaine, s’ils ne montrent aucun signe de maladie, ils peuvent rejoindre leur famille.


Les Orang Rimba appliquent strictement cette politique de restrictions coutumières au sein de leur groupe. Bepayung explique :


" Autrefois, si l’un d’entre eux souffrait d’une toux, il n’avait pas le droit de passer par le chemin

emprunté par le reste de la communauté à travers la jungle.”


S’il devait absolument passer par là, il déposait un signal à l’entrée et à la sortie du sentier, sous forme de branchages ou de bois épineux. Les autres Orang Rimba évitaient alors de passer par là. Au point de faire parfois un long détour à travers la forêt. Ils croyaient que le germe de la maladie restait encore un certain temps sur le passage emprunté par le malade.


Cet itinéraire n’était jugé sûr qu’après une forte pluie. La maladie étant alors considérée comme lavée par l’averse ou emportée en aval.



Du tissu comme condamnation


[Cette population isolée est moins immunisée contre les maladies comme la tuberculose, la rougeole, des fièvres, la pneumonie, touchant particulièrement les enfants en bas âge.] En raison de l’ampleur de l’impact des maladies contagieuses sur la vie des Orang Rimba, un accord existe selon lequel chaque groupe se doit d’informer les autres groupes en cas d’infection d’un de ses membres. Ceci pour se protéger mutuellement, mais aussi pour que le malade reçoive nourriture et assistance médicale. L’absence de notification est considérée comme une violation grave du droit coutumier.


Si un Orang Rimba cache qu’il est infecté, il peut être condamné à une amende de deux pièces de tissu. Si la contamination entraîne la mort d’une autre personne, l’amende peut aller jusqu’à 500 pièces de tissu. Pour éviter d’être frappé par une telle sanction, le malade accepte de s’isoler temporairement.


Robert Aritonang, un anthropologue ayant fait des recherches sur ce peuple autochtone, explique que la personne infectée se met en quarantaine à une distance où le son ne porte plus, à environ 500 mètres du campement le plus proche. Le malade reçoit de quoi manger et des médicaments. Les ingrédients de ces médicaments à base de plantes, de champignons et de substances animales sont tous prélevés dans la forêt. Un savoir-faire transmis de génération en génération.



Un acte de survie


Tumenggung Nggrip, le chef de la communauté de la région de Kedundung Mudo, raconte qu’il existe plusieurs types de substances d’origine animale. Si efficaces qu’elles sont considérées comme des divinités. Les Orang Rimba ont très rarement recours à ces divinités, uniquement pour traiter une maladie très grave.


Adi Prasetijo, anthropologue à l’université Diponegoro de Semarang, ajoute qu’à l’origine le besesandingon était lié à la présomption que les épidémies étaient apportées par des étrangers venant de l’extérieur de la forêt. Comme les Orang Rimba ne savaient pas comment les soigner, ils ont inventé ces mesures de distanciation sociale.


Dès que l’équipe sanitaire du parc national les a informés des risques de la pandémie de Covid-19, les Orang Rimba ont immédiatement mis en branle le besesandingon. Selon Tarib, l’un des chefs locaux, certaines traditions de son peuple ont été érodées par la modernité. Celle du besesandingon demeure bien vivante. Le Covid-19 vient rappeler aux Orang Rimba l’importance de perpétuer leur sagesse ancestrale.



Manque de ravitaillement


Le problème, c’est qu’au milieu d’une forêt aujourd’hui endommagée [par la déforestation liée notamment au développement de plantations], où les conditions de vie se sont dégradées et où les ressources alimentaires sont de plus en plus limitées, les Orang Rimba peinent à subvenir à leurs besoins. Le besesandingon les a obligés à s’enfoncer très loin dans la forêt, à des dizaines de kilomètres du point de ravitaillement le plus proche.


Il ne reste qu’un peu plus de 3 000 familles d’Orang Rimba. Un tiers d’entre elles seulement habitent encore dans le parc national. Dans les quinze dernières années, la plupart des autres se sont déplacées à la lisière de la forêt, dévorée chaque année par les plantations de palmiers à huile. Elles vivent comme des squatteurs sur ces plantations ou sur les marges des villages voisins.


Le 8 avril, 718 colis de nourriture ont été offerts par les agents du parc national aux Orang Rimba qui pratiquent le besesandingon. Haidir, le directeur du parc national, a déclaré :


"La distribution est assurée par les treize chefs du droit coutumier.”


Il a ajouté qu’il appréciait les traditions toujours vivantes des Orang Rimba, qui se sont révélées très pertinentes dans les conditions actuelles.“Par conséquent, nous soutenons leurs efforts, dans le souci de préserver le droit coutumier des Orang Rimba”,s’est-il félicité.






L'intégralité de cet article est à retrouver sur Courrier International

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