• Serge Bléhoua

Sortie de crise à tout prix ?

Mis à jour : mars 31

Marie Viennot est journaliste à France Culture où elle suit les sujets économiques et sociaux depuis 2003 après une double formation à l'ESJ Lille et à la London School of Economics. En charge du billet économique (édito économique du matin) pendant deux saisons (2015-2017), elle produit aujourd’hui «la bulle économique», une chronique hebdomadaire. Dans cet article au long cours elle analyse les coûts réels d'une crise sans précédent et face à laquelle le président français a décidé de faire face "quoi qu'il en coûte". Mais à qui? Combien? Comment? Quand? Comment? Suivons Marie Viennot dans son enquête pour décrypter les engrenages mis en branle pour atténuer les effets gargantuesques de résoudre l'énigme de la crise économique causée par le Covid 19


Pour limiter la crise économique liée au coronavirus, les gouvernements promettent des mesures "Quoi qu’il en coûte". Le montant de la facture, on ne le connaît pas précisément, mais il faudra compter en milliards. Qui va payer au final ? Aurait-on trouvé une source d’argent magique ?

Comme en 2008, Etats et Banques Centrales alignent les milliards pour limiter l'impact économique du coronavirus. Seront-ils amenés à briser des tabous, notamment sur la dette ? • Crédits : Hiroshi Watanabe - Getty

Pluie de milliards sur le monde pour endiguer la récession liée au Covid-19. 2 000 milliards votés aux USA, 100 milliards en Allemagne, 100 milliards en Australie, 45 milliards en France, en Italie, 20 milliards en Grande Bretagne, 27 milliards au Brésil...

Après des années à compter les millions qu’il fallait économiser ici ou là, voici venu le temps des milliards déversés sur l’économie pour limiter la fièvre coronavirus. A ces milliards annoncés par les Etats s’ajoutent les milliards des Banques centrales : 750 milliards dans la zone euro, illimité pour la FED aux Etats-Unis …

"Quoi qu'il en coûte", la formule s'inspire du "Tout ce qu'il faudra" de la banque Centrale Européenne qui avait permis de "sauver" la zone euro. Mais le "Quoi qu'il en coûte" des Etats n'est pas celui des Banques centrales, et leurs milliards ne pèsent pas la même chose pour le citoyen et la citoyenne comme nous le verrons plus loin.

Essayons d’y voir plus clair, et pour cela appliquons une méthode, simple et basique, celle des 5 et même 6 W des journalistes.

  • Why : Pourquoi ce "quoi qu'il en coûte" a surgi ?

  • How much : Combien cela coûtera ?

  • What : De quels coûts parle-t-on ?

  • Where : Où trouver l'argent ?

  • Who : Qui va payer ?

  • When : Quand faudra-t-il payer ?

  • Question bonus : quelles solutions possibles pour éviter la crise après la crise ?

"Quoi qu'il en coûte", POURQUOI ce nouveau mantra ?

La santé n'a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu'il en coûte. (…)

Nous n'ajouterons pas aux difficultés sanitaires la peur de la faillite pour les entrepreneurs, l'angoisse du chômage et des fins de mois difficiles pour les salariés. Aussi, tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises quoi qu'il en coûte, là aussi. Emmanuel Macron lors de son adresse aux Français du 12 mars.

Quoi qu’il en coûte…" est depuis cette intervention du chef de l'Etat devenue une expression récurrente du gouvernement.

Nous aiderons toutes les entreprises dans lesquelles l’Etat a des participations, Air France, Renault, et qui sont chahutés sur les marchés boursiers. Quoi qu’il en coûte, nous serons à leur côté. Bruno Le Maire, ministre des Finances, vendredi 13 mars, sur RMC.

Quelques jours plus tard, le Premier ministre présente lors du Conseil des ministres du 18 mars la déclinaison législative des mesures mises en place pour répondre à la crise.

Le cadre fixé par le président de la République est clair : quoi qu’il en coûte, soutenir nos entreprises, soutenir les salariés français, soutenir les indépendants, soutenir les emplois, soutenir les actifs, aider les plus vulnérables. La solidarité nationale doit jouer à tous les niveaux pour en limiter les conséquences tant pour les entreprises que les salariés et permettre à l’économie française de surmonter ce moment difficile... Edouard Philippe, le 18 mars 2020.

Plus qu’un élément de langage, cette expression "quoi qu'il en coûte" est une formule "anti-panique", destinée à montrer à tous (et notamment aux marchés financiers) que l’Etat sera là, quoi qu’il arrive et DONC, quoi qu’il en coûte.

L’économie est aussi (et surtout en période de crise) une affaire de confiance. Voilà pourquoi on est passé en un éclair de "il faut limiter les dépenses publiques, c'est une responsabilité vis à vis de nos enfants qui vont sinon payer l'addition", à "ouvrez toute les vannes, pas de limites aux dépenses publiques !".

"Quoi qu'il en coûte" : ce sera COMBIEN ?

Disons le tout de suite, on ne sait pas. Tout dépend de la durée du confinement, de la récession qui suivra et de la façon dont les Etats-Unis, première économie du monde, va accuser le choc.

L’OCDE estime que pour chaque mois confiné, le produit intérieur brut des grandes économies chutera de 2%. La Banque Centrale Européenne prévoit 5% de récession en 2020 pour la zone euro, soit autant que la baisse de l’activité économique entre fin 2007 et début 2009. L'agence de notation Standard and Poors évalue à 2% la chute du PIB pour la Grande-Bretagne et la zone euro.

Estimation du coût pour la zone euro lié à la chute du PIB par Standard and Poors le 26 mars 2020• Crédits : S&P

Moins de PIB, c’est moins de revenu pour les agents économiques, entreprises, salariés, associations, Etat et organismes de Sécurité Sociale.

L'activité est 35% moins élevée en France en cette fin mars que lors d'une semaine normale. Moins de PIB, c'est moins de recettes, or l'Etat promet d'augmenter ses dépenses "Quoi qu'il en coûte"• Crédits : Visactu - Visactu

Pour l’Etat, ce qui se profile, est ce que l’on appelle l’effet ciseau. Moins de recettes, d’impôts, de taxes prélevées, puisque les revenus de tous diminuent, et en même temps plus de dépenses.

Pour lancer son plan de 45 milliards d’euros, le gouvernement a dû publier un Projet de Loi de Finances Rectificatif. C’est une pratique courante (mais pas automatique), qui permet de corriger dans l’année la loi de finances initiale (LFI) votée en décembre par le Parlement.

Dans le tableau ci-dessous, vous voyez clairement quelles sont les rentrées en moins pour le budget de l'Etat prévues par le PLFR : 10,7 milliards d'euros (2,2 Mds en moins pour la TVA, 6,6 milliards pour l’impôt sur les sociétés, 1,4 Mds pour l’impôt sur le revenu).

Il y a un écart de 10,7 milliards entre les recettes prévues en LFI (Loi de finance initiale) et le PLFR (Projet de loi de finance rectificatif) voté en urgence• Crédits : Bercy

Côté dépenses en plus, c'est estimé pour le moment à 6 milliards 300 millions (5 milliards et demi pour le chômage partiel, et 750 millions pour le fonds de solidarité). Je vous renvoie au site du Sénat pour de plus amples détails sur ce PLFR.

Côté dépenses, Bercy prévoit pour le moment 6,3 milliards d'euros de dépenses en plus que prévu. • Crédits : Bercy

6 milliards 300 millions de "dépenses spéciales Coronavirus" budgétées, alors que le gouvernement parle lui d'un plan à 45 milliards d'euros, d'où vient la différence ? C’est là qu’il faut s’attarder un peu sur le QUOI, du quoi qu’il en coûte…

Il y a des milliards qui coûtent, d'autres on ne sait pas, d'autres dont on ne parle pas...

Dans ce QUOI, il y a des dépenses nettes, qu’on ne récupérera pas, typiquement le chômage partiel, et le fonds de solidarité, mais l’essentiel, 35 milliards ce sont des reports de charges et d’impôts. Pour le moment, l’Etat accepte de ne plus collecter, mais il n’efface pas les ardoises. En tout cas pas pour le moment. Des économistes et des politiques viennent de publier une Tribune dans Libération pour regretter la timidité du "Quoi qu'il en coûte" Français. Prévenir la crise économique et sociale, "quoi qu'il en coûte".

Voilà pourquoi il ne sert à rien de comparer les montants des plans annoncés en Italie, en France, en Allemagne, ou aux Etats Unis, car dans les milliards jetés sur la table, certains vont coûter, d’autres sont des prêts, et d’autres ne vont peut être rien coûter.

Le tableau ci-dessous publié par Quartz, un site d’information économique américain, fait ce comparatif, mais il illustre parfaitement la difficulté à comparer les plans d’un pays à l’autre. Car dans les 800 milliards du plan allemand a été intégrée la garantie qu’apporte l’Allemagne pour les prêts bancaires. La France, aussi, apporte une garantie de l’Etat à tous les prêts qui seront contractés (entre le 16 mars et le 31 décembre 2020), pour 300 milliards. Or, pour ce graphique, ce montant n’a pas été pris en compte….

Les plans de "stimulation" rapportés au PIB des Etats (en bleu) et dans la colonne avant, la situation d'endettement de chaque pays - • Crédits : Quartz

Pour comparer les plans entre eux, il ne faut donc pas comparer les montants mais les mesures prises. Certaines mesures vont coûter de l’argent (les aides directes, le fonds de solidarité, la compensation du temps partiel), d’autres on ne sait pas.

Quand l’Etat français annonce garantir les nouveaux prêts à hauteur de 300 milliards, cela peut lui coûter entre 0 et 300 milliards. 0, si aucun nouvel emprunteur ne fait défaut, 300 le maximum autorisé… là encore pour le moment.

Lors du débat à l’Assemblée nationale qui a précédé le vote de ce Projet de loi de finance rectificatif (voté à l'unanimité au final), des députés se sont inquiétés que le gouvernement ne fasse aucune provision pour ces 300 milliards de garanties. Charles de Courson, député Les Centristes, trouve que le gouvernement a été sibyllin dans ses réponses pour les conséquences de la crise sur les comptes des organismes de Sécurité Sociale.

Il n’y a en effet pas que l’Etat qui va connaitre l’effet ciseau. Cotisations sociales en moins, dépenses de santé en plus, chômage partiel à indemniser en partie (l’Etat prend à sa charge 5,5 milliards, mais l’Unedic va aussi être mis à contribution) malades plus nombreux… combien cela va coûter à la Sécurité sociale ?

En partant du déficit public prévu pour 2020, soit 3,9% du PIB, on peut calculer le coût pour la Sécurité sociale tel qu’il a été estimé par Bercy. C’est autour de 20 milliards d’euros, or on ne sait pas comment cela va être financé pour le moment, et personne n’en parle. Charles de Courson, député Les Centristes, interrogé le 24 mars

A cette question, la réponse obtenue par le député (et par moi) de la part des services de Gérald Darmanin, ministre des comptes publics, est que "l’ordre de grandeur proche de 20 milliards d’euros est juste », et qu’il n’est pas prévu de faire un Projet de loi de financement de la Sécurité sociale rectificatif, car une correction pourra éventuellement être faite dans le prochain projet de loi de financement de la Sécurité sociale.

Pour résumer le plan français pour faire face à cette crise :

  • Chômage partiel : coût estimé pour deux mois : 8,5 milliards, dont 5,5 pour l’Etat

  • Aide de 1 500 euros pour les entreprises ou indépendants qui ont perdu plus de 70% de leur chiffre d’affaires : coût de 1 milliard pour un mois (dont 250 millions financés par les régions).

  • Report des charges fiscales et sociales : effort de trésorerie de l’état de 35 milliards d’euros

  • Garantie des emprunts bancaires émis : 300 milliards. Pas de provision

  • Pertes pour le budget des ASSO (associations de sécurité sociale) : 20 milliards d’euros. Non pris en compte pour le moment.

Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura d’autres Projet de loi de finances rectificatif, car ce projet a été construit en tablant sur le fait que le confinement allait durer un mois. Dans son avis rendu le 17 mars, le Haut Conseil des Finances Publiques qui donne un avis sur les Projet de Loi de finance a considéré en préambule :

Il note que le scénario du Gouvernement présenté dans ce projet de loi de finances rectificative (PLFR) repose sur deux hypothèses fortes, celle d’un confinement limité à un mois et celle d’un retour rapide à la normale de la demande française comme étrangère, qui ne sont pas acquis, si bien que la dégradation du cadre macroéconomique pourrait être plus marquée que prévu par le PLFR pour 2020. Haut Conseil des Finances Publiques, le 17 mars 2020

"Quoi qu'il en coûte" : Où trouver l'argent ?

La France est déjà en déficit, elle n’a donc pas de « réserves » pour ces nouvelles dépenses et ces moindres recettes. Il va falloir les emprunter sur les marchés financiers. Cette procédure est habituelle. Chaque semaine, l’Agence France Trésor, logée à Bercy, émet des titres de dette de la France, les vends à des banques, qui ensuite, revendent ces « bons du trésor » à des investisseurs.

Si vous voulez savoir comment cela se passe plus en détail, trois chroniques à lire ET à écouter :

Pour tenir compte des nouveaux besoins de financement de l’Etat, l’Agence France Trésor a présenté un nouveau plan de financement (lien ici), photo ci-dessous.


La France devra emprunter 245,6 milliards sur les marchés financiers selon le PLFR, et non 230,5 comme prévu auparavant• Crédits : Trésor

En 2020, l’Agence France Trésor devait emprunter 230,5 milliards d’euros (selon la Loi de la Finance Initiale), et après le PLFR (Projet de Loi de Finance Rectificatif) passé en urgence, ce sera 245,6 milliards d’euros.

Pour l’essentiel, elle va émettre des titres de dettes à court terme (c’est-à-dire remboursable sur moins de 10 ans), pour 17,5 milliards, et elle empruntera à moyen long terme pour 5 milliards d’euros. Ce qui fait dire au ministre des Finances interrogé à ce sujet lors de la conférence de presse téléphonique du 18 mars :

Effectivement (ce plan) va avoir un coût en terme d’émissions, sur les obligations du trésor, que nous évaluons à 5 milliards d’euros, mais je pense qu’il vaut mieux dépenser ces 5 milliards d’euros de coût à moyen long terme, plutôt que d’avoir un coût financier encore plus élevé à la sortie parce qu’on aurait des faillites en cascades. Bruno Le Maire, ministre des Finances.

En réalité, l’endettement ne sera pas de 5 milliards d’euros, mais de 17,5 + 5 milliards… alors pourquoi le ministre ne prend-il en compte que les 5 milliards ? Parce qu’en ce moment les taux sont négatifs à court terme, autrement dit, ceux qui achètent de la dette française sont prêts à payer pour en acheter, et ne demandent pas d’intérêt.

Mi mars, au plus fort du stress financier, l’agence France Trésor a pu emprunter, 8,4 milliards à 3 ans, 5 ans, 8 ans, et quasi 10 ans, et les taux sont restés négatifs.


Pour la lecture : il a été émis pour 3,226 milliards d'Obligation Assimilable du Trésor OAT remboursable le 25/03/2023, et le taux d'intérêt obtenu est négatif en moyenne à -0,22% • Crédits : Agence France Trésor

Si les taux sont négatifs, cela veut dire qu’on va rembourser moins que ce qu’on aura emprunté… MAIS, il faudra quand même toujours rembourser. A moins que….

Et c’est là qu’il est temps de vous parler des banques centrales, et de leurs milliards à elles, pour que vous compreniez la différence entre les "milliards injectés" par les banques centrales, et les "milliards budgétés" par les Etats pour répondre à la crise. Ce qui nous mènera aux dernières questions, "Quoi qu'il en coûte", à qui ? et Quand ?

"Quoi qu’il en coûte"... d’où vient cette expression ?

En utilisant ce "Quoi qu’il en coûte", les autorités françaises s’inspirent du "Whatever it takes", (Tout ce qu’il faudra), prononcé par Mario Draghi, alors président de la Banque Centrale Européenne en pleine débâcle de la zone euro en juillet 2012.

Cette seule phrase avait eu un effet qu’on pourrait quasi qualifier de magique. Après qu’il l’eut prononcé, tous les fonds spéculatifs ont cessé de "parier" sur l'éclatement de la zone euro.

Comme par enchantement ? Non. Parce qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas lutter contre la Banque Centrale Européenne, si elle faisait "Whatever it Takes", tout ce qu’il faudra. Et Mario Draghi avait même ajouté : "et croyez moi, ce sera assez".

Les fonds spéculatifs, ou hedge funds, sont des fonds qui promettent de très forts rendements à ceux qui leur confient leur argent. Si vous voulez aller plus loin sur ce sujet et entendre la formule utilisée par Mario Draghi in extenso, ci dessous, un billet économique consacré à ce qu'on a aussi appelé "Le Draghi Put".

Argent magique des Banques Centrales…

La grande différence entre le "Tout ce qu'il faudra" de Mario Draghi, et le "quoi qu’il en coûte" des Etats est que les Etats n’ont pas des moyens illimités, contrairement aux banques centrales.

Les banques centrales ont le pouvoir de création monétaire. Quand un banquier central dit "injecter des milliards dans l’économie", il n’a qu’un jeu d’écriture à faire, il n’a pas à récolter cet argent (contrairement aux Etats qui doivent collecter des taxes et impôts).

Dans la vidéo ci-dessous, Ben Bernanke, le président de la Fed pendant la crise de 2008 (la Fed ou Réserve fédérale américaine est la banque centrale des USA) explique en 30 secondes comment une banque centrale créé l’argent. Ben Bernanke est alors interrogé sur le sauvetage des banques qui a eu lieu en 2008.

Est-ce l’argent des contribuables que la Fed a dépensé ? demande le journaliste. Ce n’est pas l’argent des contribuables répond Ben Bernanke. Les banques ont des comptes à la Fed, un peu comme vous avez un compte dans une banque commerciale. Pour prêter à une banque, on utilise simplement un ordinateur, et on augmente le montant de ce qu’elle a sur son compte. C’est comme si on imprimait des billets, ce n’est pas littéralement ce qu’on fait (NDLR puisque tout passe par ordinateur et qu’on imprime pas les billets), mais c’est assez proche de cela.

Argent non magique des Etats…

Les Etats, eux, ont le pouvoir de lever des impôts et des taxes, mais ils n'ont pas le pouvoir de création monétaire. La France ne peut pas ainsi demander à la Banque de France de créer l'argent dont l'Etat a besoin pour financer directement ses dépenses. Le Traité de Maastricht voté par référendum en France en 1992 et transposé dans la loi française prévoit :

Ni la BCE, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peuvent solliciter ni accepter des instructions des institutions ou organes communautaires, des gouvernements des États membres ou de tout autre organisme.

A partir de là, il devient formellement interdit aux Etats de faire financer leur déficit par l'émission monétaire. Ici un article de Check News très complet sur les différentes étapes qui ont mené à cette situation. Les Etats n'ont donc pas les clefs pour faire démarrer la "planche à billets". Voilà pourquoi il y a deux ans, le chef de l’Etat avait expliqué à une soignante qui l’interpellait sur le manque de moyens.

« A la fin, les moyens, c’est vous qui les payez aussi vous savez ! Il n’y a pas d’argent magique (…) un pays qui contrairement à toutes les économies autour de lui, va vers les 100% de dette publique rapportée à son produit intérieur brut, il faut pas croire… C’est vos enfants qui payent quand c’est pas vous ! » Emmanuel Macron, le 5 avril 2018, lors d’une visite au CHU de Rouen.

Quand les Etats disent "Quoi qu’il en coûte", ils ne peuvent pas, contrairement aux banques centrales créer les euros pour leurs dépenses. Les Etats ont des moyens budgétaires, pas monétaires, et ces moyens, ce sont leurs recettes : fiscales, et sociales. Autrement dit, les impôts, les taxes et les cotisations.

Cependant, depuis la crise de 2008, les banques centrales ont trouvé un moyen de contourner cette séparation stricte entre politique monétaire et budgétaire, au grand dam de l'Allemagne dans la zone euro.

"Quoi qu’il en coûte" : à QUI ?

La Banque Centrale Européenne ne finance pas directement les déficits des Etats de la zone euro mais elle le fait indirectement. Depuis 2015, elle achète des titres de dettes des Etats de la zone euros (c’est ce qu’on appelé le QE, Quantitative Easing, mesures d’assouplissement quantitatif), mais elle les achète aux acteurs financiers, une fois qu’ils ont déjà eux-mêmes acheté ces titres de dette. Comme ils savent qu’ils peuvent les revendre, ils les achètent plus volontiers.

Cette politique a contribué à faire baisser les taux d’intérêt auquel les Etats de la zone euro peuvent emprunter, et c’est ce qui explique en grande partie que ces taux soient négatifs.

Entre mars 2015 et décembre 2018, la BCE a acheté chaque mois entre 15 et 80 milliards d’euros de titres financiers sur les marchés (pas que des titres d’Etat mais essentiellement). Puis elle a cessé cette opération (dite non conventionnelle qui a fait l’objet de nombreux recours juridiques en Allemagne), et l’a repris en novembre 2019.

Le jeu implicite qu’il y a entre les Etats et la BCE en ce moment, c’est : je fais de la relance budgétaire pour contrer les effets de la crise, tu me les finances en achetant mes titres de dette. Si la BCE suit, cela va écraser les taux d'intérêt et les Etats pourront continuer de s'endetter à des taux négatifs même peut être au delà de 10 ans, explique Emmanuel Carré, maître de conférence à l’université de Bretagne Sud, spécialiste de la politique monétaire.

Comme première réponse à la crise du coronavirus, la nouvelle présidente de la BCE Christine Lagarde a annoncé d’abord 120 milliards d’achats en plus jusqu’à la fin 2020.

Trop peu visiblement. Très vite, les taux d’intérêt des Bons du Trésor Italiens ont bondi, semant le doute sur la capacité de ce pays à financer les plans d’urgence annoncés pour contrer le Covid-19.

« Le "Quoi qu’il en coûte" des Etats n’est crédible en ce moment que s’ils ont la BCE derrière eux. Pourquoi les Allemands sont contre ? Parce qu’on sait bien que si on le fait excessivement, on arrive à la situation du Zimbabwe ! Si la monnaie ne vaut plus rien, c’est l’hyper inflation, etc. Mais il est question de le faire en ce moment pour répondre à une crise particulière. » Eric Dor professeur à l’Ieseg

Quelques jours après ses premières mesures, la BCE annonce en pleine nuit un nouveau plan de 750 milliards d’euros, et un nouveau programme : PEPP, Le Pandemic Emergency Purchase Program, ou Programme Pandémique d’Achat d’Urgence.

Aux Etats-Unis, la Fed fait exactement la même chose, et son programme d’achat est même illimité, et va (comme celui de la BCE) bien au-delà de l’achat de titres de dette des Etats. Il y a aussi notamment des émissions monétaires à court terme (les commercial paper, mais c’est un autre sujet).

Dans l’immédiat, ce sont donc les Banques Centrales qui vont en partie financer le "Quoi qu’il en coûte" des Etats. Devrons-nous les rembourser un jour ?

"Quoi qu’il en coûte" : Quand faudra-t-il payer ?

Pour le moment, ce n’est pas encore un sujet. Savoir qui va payer les dépenses budgétaires des Etats n’est pas une préoccupation affichée des pouvoirs publics. Même la Commission européenne a levé l’obligation des Etats de la zone euro en matière de déficit et de dette publique.

Quand on demande au ministre des Finances français, à qui va coûter, le "Quoi qu’il en coûte", il pense d’abord aux dégâts sur l’économie réelle, et pas au déficit de l’Etat.

QUESTION : Vous dites souvent "On va faire tout ce qu’il faut quoi qu’il en coûte", est ce que vous avez déjà une idée de A qui ça coûtera au final ? Question posée lors de la conférence de presse téléphonique du 18 mars 2020

La crise, elle coûte terriblement à tous les entrepreneurs, tous les artisans, tous les commerçants, tous les commerces qui sont fermés. Ça coûte aux grandes entreprises dans les secteurs qui sont sinistrés, je pense à l’industrie aéronautique, je pense à l’industrie automobile. Donc nous, notre responsabilité, c’est d’apporter un soutien massif de la puissance publique à l’économie réelle qui est touchée de plein fouet, comme elle ne l’a pas été, sans doute, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Bruno Le Maire, ministre des Finances lors d'une conférence de presse téléphonique le 18 mars

Interrogé quelques jours plus tard sur France Info, le ministre des Finances français persiste et déclare : "Je vais vous dire, c’est pas le sujet l’addition. A un moment donné, il sera bien temps de faire les comptes mais aujourd’hui la mobilisation elle est totale pour sauver notre appareil de production, et garantir qu’il y ait le moins de faillite possible dans notre pays."

Néanmoins, quand il sera temps de faire les comptes, cela va être un désastre. L’un des indicateurs clés pour mesurer la solvabilité d’un pays (et donc donner envie à des investisseurs de lui prêter), c’est la Dette, rapportée au PIB. La dette va augmenter, on l’a vu plus haut, le PIB va s’effondrer (puisqu’il y aura une récession). Quand on va faire le ratio Dette / PIB, on dépassera largement les 100% actuels en France. Pour l’Italie, ce sera pire, puisqu’ils sont déjà à 137% du PIB.

Le sort qui menace plusieurs Etats de la zone euro au sortir de cette crise est celui de la Grèce. Sort peu enviable, et très risqué pour la zone euro s’il touche de grandes économies comme la France ou l’Italie.

Solutions : mutualisation des dettes ? annulation ? scénario grec ?

Plusieurs Etats de la zone euro dont la France prônent l’émission de Coronabonds, des titres de dettes européennes, afin de mutualiser les dettes émises en ce moment et éviter que les Etats les plus endettés ne soient plus capables d’emprunter sur les marchés financiers (même avec le soutien implicite de la BCE). La même idée avait surgi au moment de la crise de 2008 (on parlait alors d’Eurobonds) et l’Allemagne a toujours refusé. Elle vient de nouveau de refuser les Coronabonds par la voix d’Angela Merkel lors du Conseil européen du 26 mars.

Encore plus impensable, l’idée d’annuler une partie des dettes. Cela pourrait passer par la Banque Centrale Européenne, explique Eric Dor.

« La monétisation de la dette, c’est le jour où la Banque centrale dit : je vous ai prêté ça, mais vous ne me le devez pas, c’est pour toujours. Ce serait possible parce que la Banque centrale, ne doit rien à personne. Les engagements qu’elle a dans son bilan, c’est dans la monnaie qu’elle émet elle-même. J’ai l’impression qu’on va devoir en arriver à ce genre de choses, après la crise ». Eric Dor professeur à l’Ieseg

Le monde d’avant la crise du coronavirus ne sera pas comme celui d’après, entend-on dire. Le chef de l’Etat lui-même a promis des ruptures. Mais annuler une partie des dettes est un tabou quasi absolu. Pourtant, ce n’est pas inédit, poursuit Eric Dor.

Une autre manière de voir les choses, si on prend l’histoire économique séculaire, et même millénaire, c’est que toutes les civilisations ont toujours été obligées de procéder, à certains moments à une remise des compteurs à zéro en ce qui concerne les dettes. L’insolvabilité des Etats, c’est plus la règle que l’exception. Et donc ce qu’on a vu dans le passé, c’est que les dettes ont dû être régulièrement être effacées pour permettre aux gens de repartir à zéro. Ça s’est fait par l’effacement des dettes, ou par l’inflation, qui détruit la valeur réelle de la créance qu’on a.

QUESTION : l’un ou l’autre nous attend ? Je le crains ! Je le crains parce qu’on est obligé actuellement de surcharger les finances publiques pour essayer à juste titre de maintenir l’économie à flot, mais le montant est tellement important, que simplement espérer que les différents Etats vont pouvoir financer ça sur les marchés, c’est assez illusoire.

La solution qui semble s'esquisser pour le moment est le recours au Mécanisme européen de Stabilité, un fond de secours créé par les Etats de la zone euro en 2012 pour prêter aux Etats de la zone euro qui n'arrivent plus à emprunter sur les marchés financiers. C'est cette solution qui a les faveurs d'Angela Merkel.

« Nous avons, je crois, avec le MES un instrument de crise qui ouvre de nombreuses possibilités et qui ne remet pas en question les principes de base d’une action commune et de responsabilité de chacun. » Angela Merkel, le 26 mars 2020

Si le MES a les faveurs de l'Allemagne, c'est parce qu'il "subordonne son aide à une stricte conditionnalité qui peut prendre la forme, notamment, d'un programme d'ajustement macroéconomique défini au cas par cas. Cela signifie donc que l’Etat emprunteur doit appliquer des réformes prédéfinies".

Exactement ce qu'a vécu la Grèce, avec les conséquences sociales que l'on sait. Quels pays de la zone euro devront basculer dans ce scénario noir ? Quels pays accepteront de s'y soumettre pour rester dans l'euro ?

Sauf à revoir les conditions, pas sûre que la zone euro survive à ce type de solution, mais pour le moment, quand on va au bout du bout des questions sur le "Quoi qu'il en coûte", c'est à cette question l'on aboutit. Pour le moment ! To be continued ! L'histoire n'est pas finie...

Marie Viennot

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