• Serge Bléhoua

Voyage dans le monde dystopique et post-confinement de Wuhan

Le magazine étatsunien Bloomberg Businessweek nous propose une plongée au coeur de Wuhan, lieu d'émergence du Covid-19 et précurseur de l'enfermement collectif de la population, de saturation du système hospitalier et de l'arrêt de la machinerie économique. En 3 mois Wuhan, le Chicago chinois du fait de son poids industriel et de son emplacement stratégique à l'intersection des voies de communication notamment ferroviaire, a profondément changé. Et ses habitants aussi. Du changement des habitudes sociales et économiques, aux coûts psychologiques, de la surveillance généralisée au dictat du passeport sanitaire, Sharon Chen, Matthew Campbell, Claire She et Sarah Chen ainsi que le photographe Gilles Sabrié nous offrent une plongée vers un futur guère réjouissant.


Reportage : Sharon Chen et Matthew Campbell, avec Claire Che et Sarah Chen avec l'aide de Gao Yuan, Haze Fan et Jinshan Hong - 23 avril 2020


hoto : Une vue de Wuhan depuis l'intérieur d'un tramway vide. PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR BLOOMBERG BUSINESSWEEK

Chaque jour de travail à l'usine de tablettes et de téléphones de Lenovo, dans la banlieue de Wuhan, les employés qui arrivent se présentent à un superviseur pour le premier d'au moins quatre contrôles de température. Les résultats sont introduits dans un système de collecte de données conçu par le personnel. Toute personne dont la température est supérieure à 37,3 °C (99,1 °F) est automatiquement signalée, ce qui déclenche une enquête par une "task force anti-virus" interne.

Les activités quotidiennes de l'établissement, qui a rouvert le 28 mars après plus de deux mois d'arrêt en raison de la pandémie de coronavirus qui a débuté dans cette ville du centre de la Chine, ont été entièrement réorganisées pour minimiser le risque d'infection. Avant de retourner sur le site, les membres du personnel ont dû être testés à la fois pour le virus et pour les anticorps qui indiquent une maladie passée, et ils ont dû attendre les résultats en isolement dans un dortoir dédié. Une fois l'autorisation obtenue, les salariés ont repris le travail. Ils ont découvert la capacité des salles de réunion divisées par 2 passant de 6 à 3 personnes et les tables de la cafétéria commune séparées par des barrières verticales couvertes de rappels pour éviter toute conversation. Partout, des panneaux indiquent la date de la dernière désinfection de la zone tandis transportent des matériaux dans tous les endroits qui leurs sont accessibles afin de réduire le nombre de personnes se déplaçant d'un endroit à l'autre. Les ascenseurs sont quant à eux un vestige des temps anciens. Tout le monde doit maintenant prendre les escaliers, en gardant bien sûr ses distances avec les autres tout le long du trajet.

Un dimanche de la mi-avril, Qi Yue, responsable des opérations de Wuhan pour le groupe Lenovo Ltd. Dont le siège est à Pékin, a arbitré toutes ces mesures. Qi Yue, 48 ans, cheveux coupés court et corps massif, était en visite dans sa ville natale de Tianjin, dans le nord de la Chine, lorsque le gouvernement a isolé Wuhan du reste du pays le 23 janvier 2020. Il lui a fallu attendre le 9 février pour rentrer chez lui - et il n'a pu le faire qu'en achetant un billet de train pour Changsha, plus loin sur la ligne, et en suppliant l'équipage de le laisser descendre à Wuhan. Son travail consiste maintenant à faire revivre lentement l'usine tout en insistant sur la vigilance. Par rapport à l’évitement du virus de l'usine, "la quantité de production que nous pouvons fournir vient en second lieu" a-t-il affirmé.


Photo : Qi Yue, directeur de l'usine Lenovo à Wuhan.PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR BLOOMBERG BUSINESSWEEK

Le Qi est l'une des millions de personnes à Wuhan qui tentent de comprendre la vie économique et sociale après la pire pandémie du siècle. À certains égards, ils sont dans une position décente. L'épidémie dans la province de Hubei a atteint son point culminant à la mi-février et, selon les statistiques officielles, il n'y a pratiquement plus de nouvelles infections (bien que d'autres gouvernements aient mis en doute les chiffres de la Chine). Cependant les scientifiques avertissent que le nouveau coronavirus est furtif et robuste, et qu'une résurgence est encore possible tant qu'il n'y aura pas de vaccin fiable. Comment concilier ce risque avec la nécessité de relancer un centre industriel de plus de 10 millions de personnes est un formidable défi auquel les gouvernements du monde entier seront bientôt confrontés.

Jusqu'à présent, la réponse de Wuhan a été de créer une normalité qui semblerait totalement étrangère aux habitants de Londres, Milan ou New York - du moins pour le moment. Bien que la routine quotidienne ait largement repris, il subsiste des restrictions importantes pour un large éventail d'activités, allant des funérailles à l'accueil de visiteurs chez soi. Par la grâce du puissant appareil de surveillance chinois, même les interactions sociales les plus simples sont monitorées par une vaste infrastructure de surveillance publique et privée destinée à garantir qu'aucune infection ne passe inaperçue plus de quelques heures.

L’expérience de confinement des habitants semblent avoir changé les habitudes. Les centres commerciaux et les grands magasins sont à nouveau ouverts, mais ils sont en grande partie vides. Il en va de même pour les restaurants ; les gens passent plutôt commande. Le métro est calme, mais les voitures se vendent bien : Si être coincé dans la circulation est ennuyeux, au moins on y est socialement distancé.

Photo : La cafétéria de l'usine Lenovo. Sur les cloisons se trouvent des slogans : 1. se laver les mains, santé pour tous. 2. Finissez votre repas, partez rapidement. 3. Ne bavardez pas, finissez votre repas rapidement. PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR BLOOMBERG BUSINESSWEEK

Qi estime qu'il est probablement du bon côté de ce rééquilibrage économique. Les tablettes sont très demandées, car les écoles du monde entier passent à l'apprentissage à distance et les entreprises qui décideront de basculer vers le travail à domicile ne lésineront probablement pas sur les budgets technologiques. Depuis la reprise des activités, il a embauché plus de 1 000 salariés portant le total sur le site à plus de 10 000 tandis que les lignes de production fonctionnent à pleine capacité.

Il a toutefois déclaré qu'il était douloureusement conscient de la rapidité avec laquelle le travail s'arrêterait si ne serait-ce qu'un seul employé contractait le virus. « Dans mes réunions avec mon personnel, je leur dis toujours : "Pas de relâchement, pas de relâchement". Nous ne pouvons permettre aucun accident ».

Plus de 80 % des quelque 84 000 cas confirmés de Covid-19 en Chine et plus de 95 % des quelque 4 600 décès confirmés ont eu lieu dans le Hubei, dont Wuhan est la capitale et la plus grande ville. Le contrôle de l'épidémie dans cette ville, après une série initiale d'erreurs commises par le gouvernement du président Xi Jinping, qui a d'abord minimisé le risque de transmission interhumaine et n'a pas réussi à prévenir l'infection généralisée du personnel médical, a nécessité un effort herculéen. Plus de 40 000 médecins et autres personnels médicaux ont été envoyés d'autres régions pour renforcer les installations existantes et faire fonctionner les hôpitaux de campagne construits en l'espace de 10 jours. Les entreprises automobiles et électroniques ont-elles été pressées de fabriquer des équipements de protection. Les personnes soupçonnées d'être atteintes de la maladie ont été obligées d'aller dans des dortoirs et des hôtels reconvertis en centres d'isolement, et n'ont pu rentrer chez elles qu'après avoir été déclarées indemnes d'infection.

Le Hubei a été la dernière région de Chine à retrouver un semblant de normalité, les restrictions à la circulation ayant été progressivement levées de la fin du mois de mars au 8 avril, plus de trois mois après le début de l'épidémie. Le gouvernement a présenté ce moment comme une victoire décisive, dans son effort global pour réécrire le récit de la lutte contre virus comme un triomphe du Parti communiste, contrairement à une propagation catastrophique du virus dans les démocraties occidentales.

Tard dans la nuit du 7 avril, une foule importante a commencé à arriver à la gare de Wuchang, l'un des trois grands centres ferroviaires de Wuhan. Le premier train en partance depuis des semaines, à destination de Guangzhou, devait s’élancer à 0h50, suivi d'un programme dense de départs vers de nombreuses grandes villes chinoises. (La position de Wuhan à la jonction de plusieurs grandes voies ferroviaires et routières, ainsi que son poids industriel, a donné lieu à de fréquentes comparaisons avec Chicago). Les policiers en uniforme noir et masques médicaux semblaient être partout. "Scannez votre code !" criaient-ils aux voyageurs qui s'approchaient des portes de départ. Le système public-privé de "code de santé" que la Chine a développé pour gérer Covid-19, hébergé sur les applications Alipay et WeChat mais profondément lié au gouvernement, attribue à chaque citoyen l'un des trois statuts de risque viral - rouge, jaune ou vert. C'est un outil puissant qui présente un potentiel évident d'abus. Un QR code vert indique un faible risque d'avoir le virus tandis qu'être entrer en contact avec une personne infectée peut déclencher un code jaune et une quarantaine obligatoire. Le code rouge correspond à un cas probable ou confirmé.

Les voyages entre les villes nécessitent un code vert, et si Zeng Xiao, 22 ans, a le sien et se sent bien, elle est nerveuse à l'idée de prendre son train. "Il y a toujours une chance que je sois empêchée si ma température est trop élevée", a-t-elle déclaré alors qu'elle approchait de la zone de départ. Avant de se rendre à la gare, Zeng avait vérifié à plusieurs reprises qu'elle n'avait pas de fièvre, craignant qu'un peu de chaleur ne l'empêche de se rendre à Guangzhou, où elle travaille comme enseignante. "Je n'ai pas vu mon chat depuis presque trois mois", confie-t-elle. Elle n'avait pas à s'inquiéter. Sa température était normale, et elle a pu monter à bord de son train vers le sud.

Photo : Un voyageur dans une combinaison de protection complète à la gare de Hankou.PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR BLOOMBERG BUSINESSWEEK

Un autre passager parti le premier jour, Qin Xin'an, 26 ans, était bloqué depuis le début du confinement. Il était en vacances à Wuhan lorsque le Hubei a été fermé, et aucun pladoyer auprès des autorités n'a pu le faire partir en train. À la mi-février, il vivait de prêts en ligne. "Je mangeais des nouilles instantanées à chaque repas", disait-il. Il a fini par obtenir un lit dans un dortoir austère construit par le gouvernement local pour les personnes qui ne pouvaient pas partir. Il a également trouvé du travail en faisant des petits boulots à l'hôpital de Leishenshan, l'une des infirmeries temporaires construites pour traiter les patients atteints de coronavirus. Qin a perdu son emploi régulier, dans une entreprise de la province du Jiangsu qui fabrique des robots, parce qu'il ne pouvait pas rentrer chez lui. Il se rend maintenant à Guangdong pour en chercher un autre et voir sa famille. Il n'avait pas dit à ses parents où il était depuis tout ce temps ; à leur connaissance, il était parti travailler. "Je ne leur dirai pas que j'étais à Wuhan", a déclaré Qin.

A l'aube, Wuhan a prudemment repris vie. Les coiffeurs ont été parmi les premiers commerces à faire le plein. Les routes étaient sensiblement plus fréquentées et les employés se rendaient dans les tours de bureaux du centre ville. Mais ces nouvelles libertés avaient un goût provisoire. À l'entrée de chaque centre commercial ou bâtiment public, des gardes se tenaient prêts à repousser toute personne dont la température était trop élevée sur les scanners. Le code vert, nécessaire même pour prendre le métro, est devenu le bien le plus précieux de la ville, et il est facile de perdre. Le simple fait de visiter un bâtiment à peu près au même moment qu'une personne infectée par la suite peut le faire jauni. Et les complexes d'appartements se réservent toujours le droit d'interdire aux résidents de quitter les lieux si des cas y sont signalés,comme ils l'ont fait pendant le confinement.

Même dans la première ville à avoir surmonté le virus, suite à l’effort de confinement le plus intense de toute l'histoire de la santé publique, le danger reste aigu. "Les cas asymptomatiques et les cas importés sont toujours des risques", a déclaré Wang Xinghuan, directeur de l'un des principaux hôpitaux de la ville et de l'hôpital provisoire de Leishenshan, lors d'une conférence de presse avant la fermeture de ce dernier. L'hôpital de Wang a fait passer des tests de dépistage d'anticorps aux 3 600 membres de son personnel, et moins de 3 % sont revenus positifs - un résultat qui montre "qu'il n'y a pas d'immunité collective à Wuhan". Il n'y a qu'un seul moyen de protéger durablement la population, a-t-il dit : un vaccin.

Les entreprises de Wuhan espèrent néanmoins un retour sûr sanitairement mais rapide à une consommation ostentatoire. Dans les jours qui ont précédé la réouverture complète de la ville, l'équipe de vente d'un concessionnaire Audi local s'est réunie pour sa réunion quotidienne. La vingtaine de vendeurs étaient tous vêtus de costumes sombres et de masques, se tenant à plus d'un mètre l'un de l'autre en colonnes bien ordonnées. Alors que le directeur effectuait le brief quotidien, un collaborateur progressait entre celles-ci en pulvérisant tout le monde de désinfectant pour assurer une couverture complète. "Les clients ne seront peut-être pas assez aimables pour vous dire s'ils ne se sentent pas bien, alors essayez de ne pas les faire entrer dans le magasin", a déclaré le directeur. "Parlez-leur simplement à l'entrée si possible".

Après sa réouverture le 23 mars, le rythme de ventes de la concession était de sept voitures par jour, soit le même que l'année dernière malgré toutes les restrictions. La plupart étaient des véhicules relativement bas de gamme, comme l'A3, qui se vend environ 200 000 yuans (28 000 dollars) au détail - le genre de voiture souvent achetée par les familles pour compléter un modèle plus grand et plus luxueux. "Les gens ne veulent pas prendre les transports publics à Wuhan", a déclaré le directeur du marketing, qui a demandé à être identifié par son seul nom de famille, Pan. "Et ils n'osent pas se déplacer en utilisant Didi, l'application de covoiturage omniprésente. Notre objectif est maintenant de suivre les personnes qui ont exprimé leur intérêt pour une Audi dans le passé, mais qui n'en ont pas acheté. Ils pourraient être prêts à mordre à l'hameçon. La concession cherche à augmenter son personnel actuel d'environ 150 personnes, et les employés recevront bientôt le salaire qu'ils n’ont pas reçu durant la fermeture. Un autre vendeur a ajouté : "C'est comme un boom".

Mais pour beaucoup d'autres entreprises de Wuhan, c'est l’exact contraire. Benny Xiao est directeur des opérations internationales de la société Wuhan Boyuan Paper & Plastic Co. qui produit le genre de biens banals mais essentiels qui constituent toujours l'épine dorsale de l'industrie chinoise. Dans son cas, il s'agit de gobelets jetables, que Boyuan vend entre autres aux compagnies aériennes américaines et aux détaillants japonais. Xiao travaille dans un bureau situé dans une résidence délabrée et, vêtu d'un blazer gris usé au bouton vert, il n'a pas vraiment l'air d'un négociant international. Mais il rayonnait de fierté en montrant dans son bureau une vitrine remplie d'exemples de son savoir-faire, allant de minces récipients en plastique pour des sodas de classe économique à un solide gobelet qu'il avait essayé, sans succès, de vendre à Starbucks Corp.

Photo : Xiao avec les marchandises de sa société.PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR BLOOMBERG BUSINESSWEEK

Les premiers mois de la pandémie ont été difficiles pour Xiao, comme pour tout le monde à Wuhan. Sa femme, aujourd'hui retraitée, a effectué sa carrière de médecin à l'hôpital de Xiehe, l'un des premiers à signaler des cas de ce qui a été identifié plus tard comme le coronavirus. A ma mi-janvier, elle avait commencé à entendre parler par ses collègues d’une crise imminente. Les habitants malades "faisaient la queue à 22 heures, devant l’hôpital, dans le froid glacial", beaucoup d'entre eux étant "des personnes âgées en grande difficulté ", se souvient Xiao. "Les patients cherchaient vraiment désespérément de l'aide." Lui et sa femme avaient fait des réserves de nourriture avant le début du confinement, mais trois semaines plus tard, elles ont commencé à s'épuiser. Contrairement à ce qui se passe en Europe et aux États-Unis, les mesures de confinement de Wuhan ont rendu très difficile pour les gens de quitter leurs bâtiments, même pour acheter des provisions, les obligeant à se fier aux applications de livraison, aux dépôts du gouvernement et aux voisins qui ont obtenu les rares permissions de sortie. À un moment donné, Xiao a dû dépenser 26 yuans (près de 4 dollars) pour un seul chou, soit plus du triple du prix habituel. Certains des légumes fournis par les fonctionnaires locaux étaient à peine comestibles.

Xiao a retrouvé fin mars une entreprise en proie à de graves difficultés. Les commandes du premier semestre allaient chuter de 50 %, la demande de livraisons de denrées alimentaires ne parvenant pas à compenser le déclin catastrophique des voyages aériens. Le gouvernement avait mis à disposition une aide financière, mais Xiao n'était pas sûr de pouvoir éviter les licenciements. "En janvier et février, je m'attendais à ce que les choses reviennent à la normale en avril", a-t-il déclaré. Au lieu de cela, "j'ai appelé la banque ce matin pour leur dire que je ne pouvais pas rembourser les intérêts de notre prêt".

Photo : Un client dans la salle d'attente installée devant une banque.PHOTOGRAPHIE : GILLES SABRIE POUR BUSINESSWEEK DE BLOOMBERG

Pour un pays qui, de mémoire de citoyen de moins de 50 ans, n’a qu’un boom presque ininterrompu, la souffrance économique à grande échelle est profondément inconnue. L'économie chinoise s'est contractée de 6,8 % au premier trimestre de l'année, et le Fonds monétaire international estime qu'elle ne croîtra que de 1,2 % en 2020, la pire performance depuis 1976. Le chômage urbain, un indicateur du chômage global fortement scruté, a atteint un niveau record de 6,2 % en février avant de reculer légèrement en mars. Et on ne sait pas très bien à quoi ressemblera le modèle économique de la Chine dans un monde où l'Europe, les États-Unis et d'autres marchés clés pour ses produits flirtent avec la dépression.

Xiao a 64 ans et fait partie d'une génération de Chinois qui a connu plus que sa part d'histoire avant même l'apparition du coronavirus. Il s'est efforcé de se souvenir de tout ce qui, dans son expérience, était plus dramatique. A l'exception peut-être de la famine du Grand Bond en avant, lorsqu'il était enfant. "C'est la plus grande crise de ma vie", a-t-il déclaré.

Photo : L'entrée du cimetière de Biandanshan.PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR BUSINESSWEEK DE BLOOMBERG

L'entrée du cimetière de Biandanshan à Wuhan est marquée par une impressionnante porte en pierre avec un toit en forme de pagode et une frise d'un dragon à l'allure féroce. Mais ces dernières semaines, il a été en partie caché derrière une série de barrières jaunes pour contrôler la foule entourées d'une clôture métallique temporaire et surveillées attentivement par la police. Presque personne n'était autorisé à y entrer avant le 30 avril, et même depuis, l'accès est susceptible d'être strictement contrôlé.

Officiellement, aucun patient de Wuhan ne meurt encore du Covid-19, mais les obsèques de ceux qui sont décédés reste un sujet extrêmement sensible. Le jour du Ramassage des tombes, début avril, lorsque les familles chinoises se réunissent traditionnellement pour rendre hommage à leurs ancêtres, les cimetières de Wuhan ont été maintenus fermés. Les funérailles ont été interdites jusqu'à la fin du mois au moins, et les familles des défunts ont fait état de pressions exercées par des responsables gouvernementaux pour que le deuil se fasse rapidement et discrètement. Selon le gouvernement, ces mesures sont purement une question de santé publique, car les rassemblements familiaux sont un vecteur potentiel d'infection. Mais les restrictions aident également Pékin à éviter que les funérailles ne deviennent un lieu où les gens peuvent exprimer leur colère sur la manière dont l'épidémie a été gérée ou poser des questions gênantes sur des sujets tels que le véritable nombre de décès en Chine.

Quelles que soient les raisons du maintien de l'interdiction, certains psychologues de Wuhan ont exprimé la crainte que l'incapacité à faire le deuil de ses proches n'ait des conséquences psychologiques profondes et durables. Les habitants de la ville ont été les premiers à subir un isolement social sans précédent qui s'est répété dans le monde entier, et il semble certain que beaucoup d'entre eux seront marqués pour longtemps, surtout si cet isolement est aggravé par un effondrement économique prolongé.

Yao Jun fait partie de ceux qui luttent pour aller de l'avant. Cette petite quinquagénaire est la fondatrice et directrice générale de Wuhan Welhel Photoelectric Co, un fabricant de casques de soudage et de masques de protection qui exporte vers la France, l'Allemagne et les États-Unis. Elle est revenue au travail le 13 mars après avoir obtenu les autorisations de quatre niveaux d’administration, y compris de son comité de quartier local, soit une quinzaine de jours pour évaluer la capacité de Welhel à prévenir les infections. "Nous ne pouvons pas nous permettre d'en avoir une seule", a déclaré Yao dans une interview à son usine. Chaque jour où la chaîne de production peut fonctionner est crucial : Welhel tente de rattraper les commandes qu'elle n'avait pas pu honorer dans les premiers mois de l'année, même si Yao n’a pas la certitude que ses clients internationaux seraient en mesure de pouvoir accepter les livraisons. Yao n’a pour l’heure aucune idée du moment où d'autres affaires allaient être conclues, étant donné ce qui se passe dans l'économie mondiale.

Photo : Yao Jun à l'usine Welhel. PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR LA BLOOMBERG BUSINESSWEEK

Malgré les incertitudes, elle essayait de se concentrer sur le travail plutôt que sur ce que la ville venait de vivre. "Je ne peux pas voir les nouvelles sur les personnel médical sans pleurer", dit Yao, en étouffant ses larmes et en frottant un porte-clés en jade attaché à son téléphone.

Elle avait du mal à dormir, lorsqu’elle retournait dans sa tête les histoires de médecins et d'infirmières qui avaient succombé au Covid-19: "Je ne connais pas ces gens, mais si quelqu'un me dit ce qui leur est arrivé, c'est dévastateur. Pour moi, ces décès ne sont pas que des chiffres ou des noms étranges. Ce sont des personnes". Elle pense que beaucoup de ses voisins et collègues éprouvent des émotions similaires, mais qu'ils ne veulent ou ne peuvent pas en parler. "Beaucoup d'autres personnes sont traumatisées mais ne peuvent pas reconnaître le problème ou exprimer leurs sentiments", dit-elle.

La pandémie a amené Yao à questionner sa vie. Elle a passé près de la moitié de l'année dernière sur la route, rendant souvent visite à des clients à l'étranger. Maintenant, dit-elle, elle veut passer beaucoup plus de temps à la maison, près de ses proches. Son fils devait retourner en Australie pour l'université en février, mais il n'a pas pu s'y rendre, pour des raisons évidentes. Yao ne voulait pas qu'il y retourne.

Même après des événements qui semblent avoir bouleversé le monde, le comportement humain a toujours trouvé une manière de revenir à la « normale ». Dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre, les commentateurs ont prédit la fin de la mondialisation, des gratte-ciel, de l'ironie - ce qui, bien e ntendu pas été le cas. Quelques années après la crise financière mondiale, les banques ont recommencé à accorder des prêts hypothécaires risqués aux acheteurs de biens immobiliers tandis que les très riches ont retrouvé, et même dépassé, leurs niveaux d'excès d'avant 2008.

Il est raisonnable de penser que cette fois-ci, les choses seront différentes. Presque personne aujourd'hui n'a connu une pandémie aussi grave, et le problème fondamental qu'elle a créé, à savoir que toute personne, qu'il s'agisse d'un ami, d'un membre de sa famille ou d'un étranger, peut être un vecteur d'infection mortelle, est particulièrement corrosif pour les interactions quotidiennes qui font fonctionner les sociétés et les économies. Un vaccin efficace pourrait ne pas être disponible avant au moins un an, et compte tenu de ce que le monde a appris sur la rapidité avec laquelle un nouvel agent pathogène peut tout arrêter, même cela risque de ne pas rétablir les choses telles qu'elles étaient auparavant. Wuhan a été le premier endroit à traverser les deux côtés de la courbe Covid-19, et la façon dont elle eest trnasformée ou non, suite à cette maladie en dira long sur nous tous.

De nombreuses politiques de la ville ne seront pas universellement applicables. Peu d'autres gouvernements ont la capacité mettre en place la surveillance antivirale globale que la Chine essaie de mettre en place, même s'ils le voulaient. Même dans ce cas il est probable des leurs populations ne le toléreraient pas. Mais quelles que soient les tactiques, la principale leçon de Wuhan pourrait être que le prix à payer pour vaincre le virus est une vigilance sans fin et un réaménagement des priorités que beaucoup auront du mal à accepter.

Photo : Un homme testé pour le Covid-19 devant un centre de santé.PHOTOGRAPHE : GILLES SABRIE POUR BLOOMBERG BUSINESSWEEK

Dans un Starbucks situé dans l'un des quartiers commerçants les plus chics de Wuhan, Ma Renren, un entrepreneur de 32 ans qui dirige une petite agence de marketing, a expliqué comment il s'y prenait pour régler ces questions. Le commerce qui nous recevait, était ouvert mais ne servait que des boissons à emporter, les clients étant autorisés à s'asseoir à des tables en plein air. Les agents de sécurité surveillaient de près les choses, interrompant les conversations pour dire aux clients de garder leur masque entre les gorgées et de ne pas s'asseoir trop près les uns des autres. Ma, qui portait des lunettes à la mode, une casquette de baseball noire et, bien sûr, un masque médical bleu clair, était allée chez ses parents le 24 janvier pour les aider à s'occuper d'eux. Mais bientôt, il a commencé à soupçonner qu'il était peut-être malade. Ce fut une période d'émotion très intense : Personne ne connaissait le véritable taux de mortalité, et les habitants de Wuhan voyaient dans les médias sociaux des reportages sur les conditions épouvantables qui régnaient dans les hôpitaux débordés. "J'ai écrit mes derniers mots un soir et j'ai décidé de dire au revoir à mes parents et d'aller à l'hôpital seul le lendemain matin", se souvient Ma. "Je savais que si j'y allais, je pouvais ne pas revenir."

Il a changé d'avis à la dernière minute et s'est finalement senti mieux, bien que les effets psychologiques aient persisté. Il a commencé à avoir des crises de panique, avec le souffle court et le cœur qui bat. Après des recherches en ligne sur ses symptômes, il a conclu qu'il était en état de stress post-traumatique. Des expériences comme la sienne, pense Ma, va rendre les gens beaucoup plus introspectifs et attentifs à leurs proches. "Nous allons trouvé plus de temps pour nous-mêmes et nos familles" et pour les autres relations qui semblaient vraiment valoir la peine d'être conservées pendant la crise, a-t-il dit. "Le malheur met à l'épreuve la sincérité de l'amitié".

Ma essaie maintenant de remettre son entreprise sur pied. Le gouvernement lui a récemment envoyé un rabais fiscal dans le cadre de ses mesures de relance, mais cela ne l'aidera pas beaucoup. Le tourisme s'est effondré, et peu de clients potentiels ont beaucoup d'argent pour la promotion. "Il n'y a rien d'autre à faire que d'aller de l'avant", a-t-il déclaré. Ma a inévitablement, réduit ses ambitions, et pour le moment, cela lui convient. "Nous avons travaillé sans relâche pendant des années, à la recherche de toutes les opportunités", a-t-il déclaré. Maintenant, "tous ceux que je connais ont un objectif pour 2020". C'est de survivre". —



Source: Bloomberg Businessweek

Revue de presse Covid-19

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